HUMAINS !
Vous n’avez qu’un ennemi. C’est le plus dépravé
De tous. La tuberculose et la syphilis sont des
Fléaux terribles qui font souffrir l’homme. Mais
Il existe un fléau plus dévastateur que la peste
Qui ravage le corps et l’âme de l’homme, une
Épidémie incomparablement plus terrible, plus
Sournoise et plus pernicieuse: j’ai nommé la
Presse, cette catin publique. Toute révolution,
toute libération de l’homme manque son but si
on ne commence pas par anéantir sans pitié la
presse. Tous les péchés seront remis à
L’homme, mais le péché contre l’esprit ne lui
sera jamais pardonné. Anéantissez la presse,
Chassez de la communauté des hommes ses
Maquereaux à coups de fouet, et tous vos
péchés vous seront remis, ceux que vous com-
mettez et ceux que vous n’avez pas encore
commis. Pas une réunion, pas une assemblée
d’êtres humains ne doit se dérouler sans
que retentisse la déflagration de votre cri:
ANÉANTISSEZ LA PRESSE !

Der Ziegelbrenner n° 15, 30 janvier 1919


ACTUELLEMENT, la liberté de la presse n’existe pas. Les journalistes sont des crapules, manipulateurs de l’opinion qui trompent le peuple de crainte de se retrouver sans « revenu garanti ». Ils ont peur d’avoir faim, de tomber dans la dèche; Être ou ne pas être sujet à cette peur est affaire de personnalité. Tout homme n’a pas la capacité de rester droit, honnête et ferme dans ses convictions face à l’éventualité de ne pas manger à sa faim. La presse doit être assumée par des hommes libres. C’est pourquoi je réclame des mesures provisoire: Aucun journal, aucune revue offrant des articles, des informations, des communiqués ou des dépêches qui traitent de politique, d’économie ou de politique commerciale, n’aura le droit de publier de réclames. Même chose pour les organes comportant une section com- merciale et ceux qui donnent des nouvelles ou des rapports boursiers. Les réclames ne pourront être publiées que dans des feuilles exclusivement réservées à cet effet. Ces feuilles publicitaires ne pourront contenir que des communiqués officiels, ainsi que des romans, des nouvelles et des lectures de divertissement. Elles seront propriété de la collectivité; les bénéfices en reviendront à la communauté. Leur administration aura l’obligation de faire passer toutes les réclames; elle ne pourra refuser que celles propres à encourager le crime. Tant que le gouvernement n’aura pas établi cette séparation entre presse publicitaire et presse « d’opinion », il n’y aura pas de liberté de la presse, il n’y aura pas de journaliste libre. Tant que le gouvernement n’aura pas créé cette liberté de l’adresse, les travailleurs, les soldats et tous les hommes dont le bien-être est quotidiennement en butte aux infamies de la presse et des journalistes ont le droit et le devoir d’empêcher la presse de travailler « tranquillement ». Il faut extirper la peste. Supprimons les causes, les effets disparaîtront. Un journal ou une revue qui ne peut subsister sans revenus publicitaires n’a aucun droit à l’existence.

Der Ziegelbrenner n° 15, 15 janvier 1919


Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle.
Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sur le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme.
Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

BAUDELAIRE, Journaux intimes.


La lecture du journal, le matin au lever, est une sorte de
prière du matin réaliste. On oriente vers Dieu ou vers ce
qu’est le monde son attitude à l’égard du monde. Cela
donne la même sécurité qu’ici, que l’on sache où m’on en
est.

HEGEL, Notes et fragments. Iéna 1803-1806


La presse est une bouche forcée d’être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu’elle dit mille fois plus qu’elle n’a à dire, et qu’elle divague souvent et extravase.
Il en serait de même d’un orateur, fût-ce Démosthène, forcé de parler sans interruption toute l’année.

Alfred de Vigny, Journal d’un poète, 1867


Le journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de moyen, il s’est fait commerce; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal de bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison: le mal sera fait sans que personne en soit coupable (…) Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s’en croit sali personnellement.

Balzac, Illusions perdues.


Les journalistes sont les courtisans de la plèbe

N. G. Dávila, Les Horreurs de la démocratie


La liberté de la presse est la première exigence de la démocratie naissante, la première victime de la démocratie adulte.

N. G. Dávila, Les Horreurs de la démocratie


La presse ne se propose pas d’informer le lecteur mais de le persuader qu’elle informe.

N. G. Dávila, Les Horreurs de la démocratie


Les événements commencent à m’intéresser lorsque la presse commence à les oublier.

N. G. Dávila, Les Horreurs de la démocratie


Le journalisme a été le berceau de la critique littéraire. L’Université est sa tombe.

N. G. Dávila, Les Horreurs de la démocratie



On ne lit pas le Bild bien qu’il ne parle de rien, mais pour cela même : parce qu’il a largué le contenu par-dessus bord, ne connaît ni passé ni avenir et met en pièces toutes les catégories historiques, morales et politiques. Non pas bien que, mais parce que : parce qu’il menace, hébété, fait peur, débite des obscénités, sème la haine, parle pour ne rien dire, bave, console, manipule, transfigure, ment, fait l’idiot et détruit. C’est précisément cette terreur, immuable et quotidienne, qui procure au lecteur une paradoxale jouissance, commune à tous les intoxiqués et inséparable de l’avilissement consciemment vécu qui lui est lié. L’impossibilité de dater un numéro du Bild et le fait qu’il se répète de manière permanente, loin d’ennuyer le lecteur, le rassurent au contraire. Depuis des dizaines d’années qu’il prend son petit déjeuner avec lui, il se berce dans la certitude que tout continue comme avant, que rien n’a d’importance ou bien, ce qui revient au même, que le rien ne fait rien.
(...)
C’est alors, au plus tard, qu’il s’avère que l’esclavage et les produits de beauté pour hommes, l’incitation à la guerre et les déodorants corporels, la bombe atomique et les déodorants pour bébés, le génocide et les aliments pour chats sont devenus des équivalents, l’un ayant la même signification que l’autre et tous ne signifiant donc rien.
Dans ces conditions, le Bild-Zeitung n’est pas un dérapage regrettable, une aberration évitable, mais une forme d’expression de notre liberté aussi logique que la bombe. Le rêve de son abolition, que faisait Kierkegaard, est aussi utopique que celui de la paix éternelle. Comme tous les autres progrès, celui des médias nous a placés devant un dilemme que nous ne pouvons résoudre. Aussi nous faut-il, en attendant, nous en tenir à la comédie et dire, avec un des personnages du dramaturge anglais Tom Stoppard : « Naturellement, je suis pour la liberté de la presse, mais je ne peux pas supporter les journaux. »

Hans Magnus Enzensberger, « Le triomphe du Bild-Zeitung ou la catastrophe de la liberté de la presse » in Médiocrité et folie


La presse, dans un État démocratique est-elle devenue l’instrument privilégié, indispensable de cet insidieux despotisme démocratique envisagé par Tocqueville ?


Il semble que, si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères : il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter…
… Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés mais les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique (T. II, ch. VI, « Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre »)


Tocqueville, ici, brosse en prophète le tableau de nos sociétés contemporaines : individualistes, atomisées, où le sentiment d’appartenance nationale a disparu, infantilisées, encouragées à cet « hyperfestif » si bien analysé par un P. Muray, dévirilisées, féminisées voire « transgenrées », assistées, n’attendant plus, pour un grand nombre, qu’un « revenu universel », encadrées par des réglementations de plus en plus tatillonnes, aussi contraignantes et paralysantes que stupides, comme l’Union Européenne sait si bien les concocter, infantilisées, tout particulièrement aujourd’hui par le biais de ce concept-mot-valise : « tittytainment » inventé par Zbigniew Brzezinski pour définir un « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète ».

Inutile de préciser qu’à cette fin débilitante de régression infantile, dans un but de contrôle social aussi totalitaire qu’apparemment bienveillant, ce « despotisme démocratique » prophétisé par Tocqueville que nous voyons prospérer mais sans suffisamment le voir, attribue à la presse (écrite et plus encore télévisée) un rôle prioritaire. On ajoutera que notre presse, à la fois subventionnée et aux mains d’une petite oligarchie financière, s’y emploie unanimement et avec une énergie sans faille, nous réduisant, de fait, « à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux ».

Notons enfin, pour rester dans le registre animalier et dans la forme du mot-valise, l’apparition récente du « mou-geon » qui désigne ce nouvel animal hybride, tout à la fois « mouton » et « pigeon ».

De fait, si souvent la Presse nous dupe et nous entraîne à suivre le troupeau !


Daumier