À Gaza, sous des pluies de bombes incendiaires, par centaines, par milliers brûlent atrocement de jeunes enfants, victimes innocentes. Et ce, de manière répétée, depuis si longtemps, hors de toute mesure dernièrement. Plus de 20.000 enfants morts, calcinés au phosphore, dans l’indifférence des hommes et, peut-être de Dieu.

Le scandale n’est donc pas seulement politique et moral, il est aussi métaphysique. On peut le formuler ainsi : comment, si Dieu existe, peut-il en sa parfaite bonté, tolérer le massacre des innocents et de surcroît, sans punir les méchants ? Qu’en est-il de sa Providence ?

Ou alors : Comment imaginer une si atroce souffrance sans vertu compensatoire, rédemptrice, sans espoir d’un sens à donner au sacrifice des innocents, comment imaginer leur massacre sans effet salvateur, sans salut et sans apaisement ni réconciliation, fût-ce même provisoires, comment toute cette abomination pure sans intercession quelconque ?

En fait, dans le massacre de Gaza il ne faudrait même pas parler de « sacrifice » car les enfants anéantis, réduits en cendres, ne furent en rien « boucs-émissaires » sacrifiés (et donc rendus « sacrés ») en vue d’une quelconque réconciliation des communautés ennemies, non, le massacre des enfants innocents fut massacre pur et simple, sans mesure, sans limite : une extermination !

Alors cherchons ailleurs une autre raison de ne pas désespérer…

On connaît peut-être la fameuse et paradoxale croyance de Joseph de Maistre en « la réversibilité des douleurs de l’innocence au profit des coupables », croyance qui s’appuie sur ce « que Dieu veut bien accepter les souffrances du Christ comme une expiation des péchés du genre humain », et vérité pas moins « intelligible » non plus que celle-ci : « Un homme accepte les dettes d’un autre homme ».

Serait alors justifié que l’innocence paie pour le crime, le Christianisme (un christianisme encore entièrement sacrificiel pour J. de Maistre) étant « tout entier sur ce même dogme agrandi » avec cette donnée initiale qui relativise l’« innocence » des enfants massacrés : le péché originel. Le Péché originel qui se perpétue à travers les générations, le bien et le mal étant « distribués indifféremment à tous les hommes » et ce fait que Dieu ne peut « suspendre les lois générales qui gouvernent le monde, en faveurs des bons, sans miracle continuel ».

Voilà donc invoquée cette fameuse « réversibilité des peines et des récompenses », qui, théologiquement, correspond à « la communion des saints » et à son pouvoir d’intercession.

Dans le dogme catholique, en effet, tous les fidèles de l’« Église universelle » jouissent de tous les biens que l’on y fait, et moines et religieuses prient incessamment pour atténuer les peines ou pour augmenter les récompenses de tous les fidèles.

Dans son poème qui a pour titre « RÉVERSIBILITÉ », Baudelaire semble pourtant assez peu croire que prier pour les autres ait un effet réel. S’adressant à une femme pleine de « gaieté », de « bonté », de « santé », de « beauté », de « bonheur », donc assez peu capable d’être perméable à sa propre « angoisse », à ses « remords », ses « sanglots », ses « ennuis », il finit par lui dire :

David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté;
Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières, …

Contrairement à David qui eût demandé l’amour, le poète, lui, se servant du dogme catholique de la réversibilité n’attend de la femme que la prière. Mais, demande Mario Richter dans le commentaire qu’il a fait du poème, « qui peut vraiment croire que prier pour les autres ait un effet réel, d’autant plus que ces prières, en l’occurrence, sont demandées à une femme belle et jeune, à un corps parfumé, à une femme qui rendrait amoureux n’importe qui, même « David mourant » ?

Par ailleurs, dit Mario Richter, « Prier pour les autres (la réversibilité théologique fondée sur la communion des saints), est d’autant moins réel et croyable que même certains chrétiens, par exemple les Protestants, se sont montrés plutôt incertains et hésitants quant au sens et à l’efficacité à accorder à cette pratique suspecte d’idolâtrie, une pratique dont les catholiques ont abusé au détriment de la seule médiation définitive, qui est celle du Christ ».

Vigny, lui, dans son roman Stello, a vivement critiqué cette « substitution des souffrances expiatoires » dont parle J. de Maistre, cette idée que « le sang des justes, après celui du Christ, devait continuellement couler pour la rédemption des coupables ».

Il ne manque d’ailleurs pas de souligner que c’est aussi un phénomène d’époque, ce goût si prononcé pour le sang : 1794, la Terreur, « dont chaque minute fut sanglante et enflammée … À cette époque vivaient deux implacables vertueux cultivant l’un et l’autre une sorte de culte du sacrifice sanglant : St Just le révolutionnaire, Joseph de Maistre l’adversaire de la révolution. Joseph de Maistre, cet « autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis pas faux, car il avait conscience du vrai; c’est Esprit obstiné, impitoyable, audacieux et subtil, armé comme le Sphinx, jusqu’aux ongles et jusqu’aux dents, de sophismes métaphysiques si énigmatiques, cuirassé de dogmes de fer, empanaché d’oracles nébuleux et foudroyants » considérait que la chair est « coupable, maudite, et ennemie de Dieu », que le sang est « un fluide vivant » et que le Ciel « ne peut être apaisé que par le sang », que…

L’innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que les dieux accouraient partout où le sang coulait sur les autels; les premiers docteurs chrétiens crurent que les anges accouraient partout où coulait le sang de la véritable victime. L’effusion du sang est expiatrice. Ces vérités sont innées. - La Croix atteste LE SALUT PAR LE SANG.

Pour J. De Maistre « la guerre est divine: elle doit régner éternellement pour purger le monde », la « Terre est un autel qui doit être éternellement imbibée de sang » !

Une telle glorification exaltée du « salut par le sang » ne correspond pourtant guère à ce qu’on a continué d’appeler « sacrifice » du Christ par habitude et par facilité, alors qu’il est tout sauf « sacrificiel » comme l’explique René Girard (Des choses cachées depuis la fondation du monde), et que sa mort sur la Croix tourne la page de la si longue histoire du sacrifice (du sacrifice humain aux Évangiles en passant par le sacrifice animal à l’époque patriarcale, l’Exode et l’institution de la Pâque « qui met l’accent non sur l’immolation mais sur le repas en commun et ne constitue déjà plus un sacrifice à proprement parler », et « la volonté prophétique de renoncement à tous les sacrifices. »)

Comment donc, s’indigne Vigny, cet homme (J. De Maistre) qui a fasciné l’Europe a-t-il pu « rattacher au pied même de la Croix » de tels sophismes sanglants et « impies » ?

Comment prétendre une rédemption toujours à venir par de sanglants sacrifices perpétués alors que « l’idée de la Rédemption de la race coupable s’était arrêtée au Calvaire » et que « Là, Dieu immolé par Dieu avait lui-même crié: Tout est consommé » ?

« N’était-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine ? » Et fallait-il justifier cette fatale théorie de la « réversibilité » et du « salut par le sang » pour « replâtrer l’édifice démantelé de l’Église romaine et l’organisation démembrée du moyen-âge » ? Et le fallait-il à l’heure même où précisément par la Terreur révolutionnaire, elle-même si prodigue en sang versé, la démonstration se faisait « tous les jours sur la place publique de Paris », de son inutilité « pour la fondation des systèmes et des pouvoirs » ?

Voilà, bien avant R. Girard, une critique implacable du sacrificiel, du « bouc-émissaire » et de la « réversibilité » !

Cioran, lui, ne voit en Joseph de Maistre qu’un provocateur maître du paradoxe qui, pour sauver le christianisme du « dissolvant universel » que représentait le protestantisme, a voulu y « introduire un peu plus de piquant et un peu plus d’horreur ». Surtout, il voit dans son goût pour le sang une façon paradoxale de combattre son ennemi, la Terreur, en se pénétrant de ses goûts et en les assimilant (illustration parfaite du « mimétisme » girardien !) Mieux encore, il voit en Joseph de Maistre un penseur plus séduit par l’ancien Dieu, vétéro-testamentaire, « le Dieu des armées », que par le Christ dont la mort, expliquera longuement dans ses ouvrages René Girard, est « non sacrificielle » rompant le cercle mimétique de la violence…

Revenons à Gaza, au massacre des enfants innocents. On ne saurait à leur propos parler de « sacrifice » car ils n’ont pas été immolés par les auteurs du massacre comme victimes expiatoires en vue de la restauration d’un ordre troublé, de la résolution d’une crise. Point de perspective sacrificielle rédemptrice et sacrée, dans l’esprit des génocidaires !…

Qu’essayer de conclure ?

Une fois révoquée la validité du sang versé, du sacrifice perpétuel du bouc-émissaire, n’y aurait-il ni consolation ni intercession envisageables ? Qu’en est-il de la validité de la prière, de la « communion des saints » à propos de l’anéantissement pur et simple des enfants de Gaza ?

Faut-il se tourner du côté de Bernanos, du côté de ce que dans son Dialogue des Carmélites la prieure explique à une novice : « Dieu … a voulu que nous puissions prier les uns à la place des autres. Ainsi chaque prière, fût-ce celle d’un petit pâtre qui garde ses bêtes, c’est la prière du genre humain. »

Sébastien Lapaque (in Vivre et mourir avec Bernanos) commente : « Prier les uns à la place des autres, mais aussi vivre et même mourir les uns à la place des autres. Après avoir mené trente ans de vie exemplaire, la prieure a une mort difficile, « trop petite » pour elle, comme si elle avait réservé une mort « trop grande » à une autre religieuse, selon le principe de la substitution et de la réversibilité. Novice elle aussi, témoin de l’esprit d’enfance, soeur Constance l’explique à soeur Blanche dans un tableau central de la pièce:

Pensez à la mort de notre chère Mère,
Soeur Blanche! Qui aurait pu croire qu’elle aurait
Tant de peine à mourir, qu’elle saurait si mal
Mourir! On dirait qu’au moment de lui donner, le
Bon Dieu s’est trompé de mort, comme au vestiaire
On vous donne un habit pour un autre.

Francis Poulenc qui a composé un opéra à partir des Dialogues des Carmélites a dit que pour lui, « Ce qui compte (…) autant que « la peur de Blanche », c’est l’idée si bernanosienne de la communion des saints et du transfert de la grâce ».

Dans Nos amis les saints, une conférence prononcée pour les Petites Soeurs de Charles de Foucault à Tunis, en avril 1947, tandis qu’il rédigeait les Dialogues, Bernanos insiste sur la solidarité invisible entre tous les hommes, malgré l’asservissement et l’angoisse : « C’est la Sainteté, dit-il, ce sont les Saints qui maintiennent cette vie intérieure sans laquelle l’humanité se dégradera jusqu’à périr. »

Pensons, n’arrêtons pas de penser à ces enfants de Gaza sacrifiés sur l’autel de la démence pure en deçà même de toute économie sacrificielle !…

Dernièrement, le cardinal Zuppi a prié en disant les noms des enfants tués par Israël à Gaza.

Il lui a fallu sept heures, rien que pour dire juste leurs nom ! …