… ou la question de savoir si l’Église conçue par Jésus comme un roc (« Moi je te dis que tu es Pierre et que sur ce roc je bâtirai mon Église… » Matthieu 16, 18-19), ne devient pas aujourd’hui pierre poreuse et friable, perméable à des effets encore plus délétères que ceux de Luther et Calvin. Calvin à qui Balzac fait dire dans son Sur Catherine de Médicis : « …moi je suis un Tarquin ! Oui, mes fidèles briseront les églises, ils briseront les tableaux, ils feront des meules avec les statues pour broyer le blé des peuples. »

Partons de Balzac précisément, de son Jésus-Christ en Flandre, qui n’est pas seulement cette « chose charmante » que Marceline Desbordes-Valmore résumait ainsi : « … (Jésus) est sur une barque parmi des voyageurs, durant une tourmente, et il les sauve, parce qu’ils croient en lui qu’ils ne savent pas là présent. Il y est pourtant et l’orage se dissipe. »

La nouvelle de Balzac ne se résume pas, en effet, à ce conte seul. Disposée en diptyque, elle raconte bien, dans un premier volet, la pieuse légende d’un naufrage, naufrage évité de justesse pour ceux qui, ayant foi dans le Christ, lui emboîtent le pas sur les eaux, et naufrage assuré, pour tous les autres…

Le second volet est tout autre chose : c’est le récit fantastique, halluciné, de la « danse des pierres » d’une église, « sabbat étrange » et « chaude bacchanale » ou « fantasmagorie » associée à la rencontre d’une vieille desséchée, squelettique, prostituée décrépite, autrefois « jeune et belle, parée de toutes les grâces de la simplicité » mais désormais irrémédiablement vouée à la mort…

Tout cela représente, pour l’auteur, « fatigué de vivre », désespéré, à l’âme « devenue molle et fluide » peu après la « révolution de 1830 », une allégorie de l’état de l’Église : une Église « devenue riche », ayant oublié sa « pure et suave jeunesse, (ses) dévouements sublimes, (ses) mœurs innocentes, (ses) croyances fécondes », ayant « abdiqué (son) pouvoir primitif, (sa) suprématie tout intellectuelle pour les pouvoirs de la chair », étincelant désormais « de diamants, de luxe et de luxure », courant aux plaisirs « comme une prostituée » et aussi parfois « sanguinaire ». Avide de pouvoir également : « tu es descendue des hauteurs de la pensée pour t’asseoir à côté des rois. ». Quelques hommes « au coup d’œil d’aigle » peuvent alors lui dire :

« Tu périras sans gloire, parce que tu as trompé, parce que tu as manqué à tes promesses de jeune fille. Au lieu d’être un ange au front de paix et de semer la lumière et le bonheur sur ton passage, tu as été une Messaline aimant le cirque et les débauches, abusant de ton pouvoir. »…

Manifestement, comme il le dit explicitement dans son avant-propos de la Comédie humaine, même si « Politiquement », il est « du côté de Bossuet et de Bonald », même s’il tient au corps de l’Église comme à celui de l’État et s’il redoute les effets dissolvants de la Réforme, « Devant Dieu » Balzac est « de la religion de saint Jean, de l’Église mystique, la seule qui ait conservé la vraie doctrine ».

Est-ce à dire qu’il penche alors pour la Réforme quoi qu’il en ait ?

Certainement pas, même si le ton qu’il adopte, les images qu’il emploie, peuvent plus ou moins évoquer ceux d’Agrippa d’Aubigné dans ses Tragiques (1616), quand celui-ci invective le pape, « loup de ce siècle », qui autorise le « vice », et fait « de justice injustice », et voit dans la papauté « la beste de Rome » de l’Apocalypse, elle-même identifiée à Néron…

Mais Balzac n’est pas Agrippa d’Aubigné, encore moins un Calvin, qu’il dépeint dans un autre texte (Sur Catherine de Médicis), comme la préfiguration du fanatisme révolutionnaire et de la Terreur (1793), régnant sur le Consistoire « comme Robespierre régnait sur la Convention par le club des Jacobins. », se décrivant lui-même comme un « système » attaché à détruire tout autre système, tout organisme contraire, politique et religieux.

« Il y a des corps dans les États, lui fait dire Balzac, je n’y veux que des individus ! Les corps résistent trop et voient clair, là où les multitudes sont aveugles. »
(*Sur Catherine de Médicis*)

Tout au contraire de Calvin, Balzac tient à la préservation de ces deux corps essentiels, religieux et politique, que sont pour lui l’Église et la Monarchie. Il l’affirme haut et fort dans son avant-propos de La Comédie humaine :

« On saura dans quelque temps combien l’œuvre que j’ai entreprise est profondément catholique et monarchique. (…) J’écris à la lumière de deux vérités éternelles : la Religion, la Monarchie, deux nécessités que les événements proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener son pays. »

Cela, pour autant, ne peut que renforcer sa tristesse de constater la déchéance du corps social et politique de l’Église catholique, à une époque où partout monte cette « senteur cadavérique d’une société qui s’éteint » après 1830 (Lettres sur Paris, 1831).

Posons-nous la question : qu’en est-il, à notre époque (2026), de l’Église, en France, et plus particulièrement à Paris ?

Le christianisme, aujourd’hui, attaqué de toutes parts, semble presque moribond, mais l’Église, incomparablement moins riche et puissante qu’en 1830 a-t-elle pour autant retrouvé « une sorte de virginité », ses « croyances fécondes », son « pouvoir primitif » que Balzac appelait de ses vœux dans sa nouvelle ?

Dégagée du « luxe », sans doute l’est-elle, mais de « luxure » ou du moins de complaisance à tout ce qui y participe, rien de moins sûr, du moins en France, et tout particulièrement dans le diocèse de Paris, comme on va voir, ces derniers temps.

Balzac, dans sa nouvelle Jésus-Christ en Flandre, rappelle combien l’Église, en son histoire, « Poète, peintre, cantatrice, aimant les cérémonies splendides », a su être protectrice des arts, fût-ce « par caprice, et seulement pour dormir sous des lambris magnifiques ». Du moins étaient-ce alors des moments, parfois sublimes, et comparables à ceux de « l’Art sortant d’une orgie »…

On peut légitimement se demander si aujourd’hui, l’Église n’accompagne pas complaisamment le mouvement inverse de l’Art, entrant dans une orgie et s’y vautrant jusqu’à la frénésie !…

On pense, bien sûr, aux récentes « Nuits blanches » qui n’ont pas tardé à se faire requalifier de bien « noires » car, comme le disait drôlement Ph. Muray, sous forme de calembour : « Nuit blanche gravement à la santé » !…

Le mot d’ordre des « Nuits blanches », il y a de cela plus de vingt ans, avait été : « réappropriation de la cité » corrélativement d’ailleurs, à sa destruction systématique et programmée. Dernièrement à Paris, tout particulièrement dans l’église Saint-Laurent du Xe, il s’est agi carrément de s’approprier un lieu sacré et consacré au culte des fidèles, en expropriant ces derniers avec l’aide, si nécessaire, des forces dites de l’« ordre »…

Il était d’ailleurs clairement annoncé par « Tribune chrétienne » que Barbara Butch, militante LGBT dont on a pu voir sur une photo le corps volumineux « enluminé » de délicates, inspirantes inscriptions telles : « chienne », « vicieuse », « bitch cyborg », Barbara Butch, « celle qui restera associée à la profanation de la Cène lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024 », « investira plusieurs églises parisiennes avec des installations immersives et expérimentales les 6 et 7 juin 2026 »…

Le projet parle d’« installation sonore immersive et participative », de « matière sonore et mouvante, faite d’intimités dispersées et d’énergies célestes », de faire de l’église un centre expérimental de « spatialisation des désirs humains à l’échelle planétaire », d’une « tentative de recoudre le monde par le son, entre le dedans et le dehors, entre la terre et le ciel »…

On reconnaît ici le jargon habituel à la fois pédant et ridicule, sans queue ni tête, l’imposture verbeuse pour avaliser et faire avaler par les gogos, outre l’effacement de la spécificité d’un lieu de culte catholique, la disparition d’un Art véritable, au profit d’une exhibition plus ou moins informelle (plutôt plus que moins), de préférence provocatrice, supposée partagée par un public qu’on entend précipiter en immersion plus ou moins catatonique…

(« Civitas International » précise que ce projet bénéficie d’un budget de 1,3 million d’euros d’argent public, dont 42 000 euros prévus pour la rémunération de l’organisatrice, croit-on comprendre)…

Plus que jamais Ph. Muray a eu raison de faire rimer, il y a plus de vingt ans déjà, « événementiel » et « démentiel » et de montrer que ce qu’il nomme « hyperfestif », contrairement à la « société spectaculaire » de Guy Debord, « n’a pas d’objet référentiel », la « fête » étant dès lors « intransitive », sans objet, fête sans « idée » de la fête. L’« Homo festivus », désarrimé de tout, ce « post humain », peut donner libre cours à ses désirs les plus débridés, « totalement libéré (se croit-il) des dettes que ses ancêtres pouvaient avoir avec le passé ». Il « file sur ses rollers à travers un réel entièrement repeint aux couleurs du principe de plaisir », autrement dit de tous ses caprices et perversions dont il demande protection par la loi… »

Exemple : cet autre spectacle récemment, devant la basilique de Saint-Quentin (Aisne) où, en présence de nombreux enfants, avec en premier plan un drapeau CFDT sur fond de couleurs LGBT, l’on voit une drag queen se déhanchant et se livrant à des gestes obscènes, chanter une « chanson » dont les paroles sont, entre autres : « J’aime en secret tripoter mon fils »…

Tout cela cautionné par l’association Fier.e.s et Queer, organisme officiellement agréé par l’académie d’Amiens pour intervenir dans les établissements scolaires…

Était-ce bien à l’Église, en plus, de se faire la complice de tels dérèglements, à supposer même que n’aient pas été animés d’intentions malignes les organisateurs qui ont pris soin de choisir comme lieu de leurs débordements « festifs » des églises catholiques, à l’exclusion de tout autre lieu de culte ?

Le diocèse de Paris l’a toléré, son silence aujourd’hui, face aux divers mouvements d’indignation (et pas des seuls milieux catholiques), montre qu’il ne les désavoue pas. Comme il ne désavoue toujours pas le projet de remplacer les vitraux de Notre-Dame de Paris, projet maintenu contre l’avis de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture en 2024.

Quant au projet de l’œuvre même de l’artiste (Claire Tabouret), qui fut exposé au Grand Palais, du 10 décembre 2025 au 15 mars 2026, il est peut-être bien des plus contestables.

Certains y relèvent des références inattendues quand il s’agit de représenter, en apparence, une image de la Vierge entourée des apôtres. De fait, quand, photos à l’appui, on s’aperçoit que la Vierge ressemble étrangement à Susan Atkins, criminelle sataniste de la secte de Charles Manson, appelée « la Famille » qui, dans les années soixante, a commis plusieurs crimes, en particulier dans la propriété de Polanski, c’est peu de dire le saisissement !

Il y avait là Sharon Tate, la compagne de Polanski, enceinte de huit mois et demi ; elle fut massacrée à coups de couteaux. C’est Susan Atkins qui l’a éventrée pour en retirer l’enfant qu’elle portait.

Les « apôtres » autour de la « Vierge » sont aussi, apparemment, liés au satanisme. On y trouve un personnage aux traits ressemblant à ceux de Clem Grogan, autre adepte de la secte de Ch. Manson. Un autre personnage encore, semble être calqué sur les traits d’Aleister Crowley, le grand mage du satanisme et de l’occultisme de l’époque. S’y trouve aussi, peut-être bien Mikhaïl Popkov, surnommé « la bête d’Angarsk », criminel russe, tueur en série, ayant assassiné 87 jeunes femmes entre 1992 et 2011, et nécrophile…

Claire Tabouret et son mari, Nathan Thelen, ont une propriété dans le désert de Mojave en Californie, voisine de l’ancien Barker Ranch, là où la secte de Ch. Manson avait trouvé refuge dans les années soixante. Nathan Thelen a été membre de groupes musicaux de rock métal dont l’un appelé « Murder City Devils » puis l’autre « The Pretty Girls Make Graves ».

On reconnaît peut-être ici, dans cette lecture du projet de Claire Tabouret, celle qu’en a fait Alain Escada, de « Civitas », alors s’empressera-t-on de dire, comme on a coutume de faire aujourd’hui : pur délire surinterprétatif d’un « intégriste d’extrême droite » et l’affaire est entendue !

On aimerait qu’il en fût ainsi, sauf qu’une telle inversion systématique des valeurs, pandémonium ici, parodie pédo-satanique de la Cène là, cela fait un peu trop et devrait peut-être inciter à se poser des questions !…

Enfonçons le clou : voici ce que suggère un court passage de la chanson « Pretty Girls Make Graves » : l’abandon à la luxure, promis à retomber en poussière.

Et relisons cette phrase de Charles Manson en 1969 :

« Ils croiront se présenter au-devant de la mère de Dieu et prieront la fille du diable. »

Aucune certitude de rien, certes, mais le malaise est là, insidieux, persistant, et le doute est souvent salutaire.

Après avoir été brûlée, Notre-Dame de Paris fut-elle restaurée pour être profanée ? Dans le silence de tous, à commencer par celui de l’Église ?

Il n’est pas ici question d’entrer dans le débat interne au milieu catholique, qui oppose la « Fraternité sacerdotale de Saint Pie X » au Vatican, (donc à Léon XIV aujourd’hui), les tenants de la « lignée épiscopale » de Monseigneur Lefebvre à celle de Jean XXIII, les « intégristes » ou « traditionalistes » aux « libéraux » ou aux « modernes », l’église du Chardonnet à l’église Saint-Laurent, par exemple (dont le curé, l’abbé Paul Dollié vient d’affirmer qu’à ses yeux il n’y avait pas eu profanation de son église) mais il n’est pas sans intérêt de voir la réponse que l’historien catholique Édouard Husson a faite au « tweet » de Stephen Kokx, journaliste, auteur, entre autres de Navigating the Crisis in the Church, Essays in Defense of Traditional Catholicism.

Le « tweet » de S. Kokx est le suivant :

« Plus tôt la FSSPX (Fraternité sacerdotale de Saint Pie X) réalisera que le Vatican n’est pas intéressé (de répondre à la société d’entamer des discussions avant les consécrations épiscopales prévues le 1er juillet), mieux ce sera. Ils doivent passer à l’offensive avec leur message en portant le combat au cœur du sujet : dénoncer Léon comme chef de l’église conciliaire, l’accuser d’être en schisme avec les grands papes du passé pour avoir adhéré à la fausse religion de Vatican II, déclarer que c’est Léon qui est « irrégulier canoniquement » avec l’Église et non la Fraternité, et affirmer qu’il serait un honneur d’être « excommunié » par des hommes qui approuvent les bénédictions homosexuelles et les pèlerinages LGBT. »

Ce à quoi Édouard Husson réplique par ce « tweet » lapidaire :

« Luther and Calvin pure »

Nous voilà revenus au diptyque de Balzac, à Jésus-Christ en Flandre : l’Église prostituée, contaminée par la luxure de son temps, contre l’Église « mystique », vierge pure, « parée de toutes les grâces de la simplicité » disait Balzac, occupée exclusivement de pureté sacerdotale, diraient peut-être les membres de la FSSPX.

Le lapidaire « Luther and Calvin pure » d’Édouard Husson s’adresse évidemment à Stephen Kokx qui qualifie Vatican II de « fausse religion » et encourage explicitement la FSSPX à assumer l’« excommunication », à faire le saut du schisme, tout comme Luther et plus encore Calvin, l’ont fait en leur temps. La FSSPX suivrait les conseils de S. Kokx, sauterait le pas du schisme, elle ferait elle aussi du « Luther and Calvin pure ».

N’oublions pas toutefois que c’est aussi Vatican II qui fut (et qui reste, pour beaucoup) accusé d’être acquis aux thèses de Luther et de Calvin, et « Rome » alors, trop ouverte à une « tendance néo-moderniste et néo-protestante », selon les propres termes de Monseigneur Lefebvre, dans un manifeste de novembre 1974…

Quelle est alors l’Église « prostituée aux hommes » : Vatican hostile à la Réforme ou Vatican par elle subjugué ?

Oui, vraiment, les « pierres » de l’Église n’ont pas fini de « danser » !…

Alors tournons simplement nos regards aujourd’hui, vers celles, illuminées, de la Sagrada Família de Barcelone, « pierres » tout récemment inaugurées dans l’enthousiasme !…

Arrêtons-nous sur cette image, juste l’heureux moment d’un « arrêt sur image » !…