POLYNICE
Quoi faut-il davantage expliquer mes pensées?
On les peut découvrir par les choses passées,
La guerre, les combats, tant de sang répandu,
Tout cela dit assez que le trône m’est dû.
ÉTÉOCLE
Et ces mêmes combats, et cette même Guerre,
Ce sang qui tant de fois a fait rougir la Terre,
Tout cela dit assez que le Trône est à moi,
Et tant que je respire il ne peut être à toi
POLYNICE
Tu sais qu’injustement tu remplis cette place.
ÉTÉOCLE
L’injustice me plaît pourvu que je t’en chasse.
POLYNICE
Si tu n’en veux sortir, tu pourras en tomber.
ÉTÉOCLE
Si je tombe, avec moi tu pourras succomber.
(Racine, *La Thébaïde ou les Frères ennemis, Acte IV, scène III*)
L’époque que nous vivons est sans doute à nouveau celle d’une inquiétante, peut-être inévitable « montée aux extrêmes » de la guerre, pour reprendre l’expression de René Girard, dialoguant avec Benoît Chantre dans son Achever Clausewitz.
Le moteur de cet engrenage infernal d’une guerre sans fin entre belligérants, avec « montée aux extrêmes » de leurs répliques réciproques (« œil pour œil »), trouve son origine, selon René Girard, dans le « ressentiment », dans la « réciprocité » qu’il implique et, tout particulièrement aujourd’hui, dans « des conflits, écrit Benoît Chantre dans sa postface de l’ouvrage, où domine un principe exacerbé de la défensive (?) C’est au nom des victimes elles-mêmes que nous multiplions les victimes innocentes ».
La raison du ressentiment, René Girard la voit dans la « réciprocité mimétique », la « structure triangulaire du désir », qu’il avait analysée dans son premier ouvrage, Mensonge romantique et vérité romanesque (1961). Benoît Chantre la résume ainsi :
1/ je ne désire un objet que parce qu’un autre le désire (ou pourrait le désirer) à mes côtés;
2/ je désire moins l’objet que le désir de cet autre.
3/ Aliénation réciproque de cet autre à mon propre désir.
Il n’y a pas de simple dualité maître / esclave mais une circularité entre eux :
« L’esclave attire l’esclave dans un combat où les deux voudront *de plus en plus* prouver qu’ils sont les maîtres : c’est la réciprocité et l’asymétrie de cette relation qui la font « monter aux extrêmes ». La structure triangulaire du désir montre ainsi qu’il n’y a jamais de vainqueur, sinon le désir lui-même, c’est-à-dire la violence. »
Certes, la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave est l’illustration que « nous désirons moins les choses que le regard que les autres portent sur elles », elle est l’expression que la « conscience de soi » ne peut passer que par la « reconnaissance d’autrui »; certes il s’agit alors de reconnaître que le « désir » est « désir du désir de l’autre », mais le désir proprement « mimétique » dont parle Girard est, en plus, « désir de ce que l’autre possède ». Il s’agit donc d’un « désir d’appropriation, beaucoup plus que de reconnaissance. » ce qui débouchera sur une fascination-répulsion réciproque des deux rivaux visant le même objet, chacun devenant un « modèle » pour l’autre, et conduira à « un combat sans merci entre deux jumeaux. »
Une violence, un tel combat « sans merci entre deux jumeaux » ne peut que s’intensifier hors de toute mesure dans notre monde moderne où « l’égalitarisme fait de chacun de nous un rival possible pour l’autre » alors qu’autrefois, au temps de la culture « aristocratique », les « modèles » à imiter étaient « à distance du sujet » et se confondaient avec la « culture », ils en restaient à susciter l’admiration, non la haine.
Il vaut la peine de relire René Girard pour mieux comprendre l’inquiétante « montée aux extrêmes » de notre époque et peut-être aussi nuancer voire mettre en doute la validité des mesures qu’il préconise pour rompre le cercle vicieux de la rivalité mimétique et la spirale de violence à laquelle il conduirait inévitablement, faute de l’avoir rompu.
Partons de l’histoire de Jacquou le Croquant, partons du roman d’Eugène Le Roy.
Depuis son plus jeune âge Jacquou, fils d’un pauvre métayer, est animé du désir absolu de venger la mort de son père, survenue au terme de toutes ces péripéties : interdit de braconner par l’ignoble comte de Nansac, privé de son chien abattu par un régisseur qu’il étend alors « raide mort », il finit aux galères, mort d’épuisement et de mauvais traitements.
Dès lors c’est pour le jeune Jacquou : « œil pour œil ». Sa mère le lui a fait promettre :
« Mon drole, ton père est mort là-bas aux galères, tué par le monsieur de Nansac : tu vas jurer de le venger ! Fais comme moi ! »
Et suivant le rite antique des serments solennels, usité dans le peuple des paysans du Périgord depuis des milliers d’années, elle cracha dans sa main droite, fit une croix dans le crachat avec le premier doigt de sa main gauche et tendit la main ouverte vers le château.
« Vengeance contre les Nansac ! » dit-elle trois fois à haute voix.
Et moi, je fis comme elle et je répétai trois fois :
« Vengeance contre les Nansac ! »
La vengeance n’a pas tardé à commencer de se manifester de la façon suivante : Le chien de son père a été tué par le régisseur ? Jacquou pose dans la forêt un collet où sera pris le chien du comte.
Deuxième étape de la vengeance : « mettre le feu à la forêt de l’Herm » (celle-là même appartenant au comte de Nansac). Décision que Jacquou justifie ainsi :
« Ce n’était pas résolution perverse d’un enfant précocement méchant, faisant le mal pour le mal, par plaisir ; non. À la guerre sans pitié du comte je répondais par une guerre semblable ; ne pouvant le tuer - ce que j’aurais fait alors sans remords - je lui causais un grand dommage. Je tenais mon serment, je vengeais mon père ; cette pensée me faisait du bien. Tout ça n’était pas, à ce moment-là, aussi net que je le dis aujourd’hui, mais je le sentais tout de même.»
Cela fait, Jacquou, « repu de vengeance » s’en retourne à la tuilerie où il demeure, « plein d’une joie sauvage » qui le fait homme :
« Dès lors il me sembla que je devenais un homme. L’orgueil de ma mauvaise action me grisait ; je mesurais ma force à son étendue, et je me complaisais dans le sentiment de ma haine satisfaite. De remords, je n’en avais point l’ombre, pas plus que le sanglier qui se retourne sur le veneur, pas plus que la vipère qui mord le pied du paysan. Au contraire, la réussite de mon projet m’affriandait jusqu’à me faire songer aux moyens de me venger encore. »
Insatiable désir de vengeance, présenté comme loi de nature, d’autant plus que, encouragé par la mère qui « enleva » son fils « contre sa poitrine », l’« embrassa furieusement » et lui dit, le « reposant à terre » : « il ne sera jamais assez puni. »
Vengeance sans terme ni limite donc…
Un moment plus ou moins mis en sommeil par les charitables admonestations du bon abbé Bonal qui lui a sauvé la vie, très vite le désir de vengeance (qui n’est plus seulement désir mais devoir), reprend le dessus.
Devoir de vengeance qui s’approfondit et passe d’individuel à familial puis à collectif, communautaire, dont la nécessité remonte à loin et débouche sur une prise de conscience politique :
« Regardant l’avenir, je le trouvais rempli de cruelles incertitudes et de désolantes obscurités ; et puis, reportant ma pensée en arrière et songeant à la fatalité qui semblait poursuivre notre pauvre famille, je me remémorai mes malheurs, la mort de mon père aux galères, et celle de ma mère dont, à cette heure encore, mon cœur saignait. Et, remontant plus haut, je pensai à mon grand-père, jeté dans un cachot pour rébellion envers le seigneur de Reignac et l’incendie du château, délivré au moment où il attendait la mort par le coup de tonnerre de la Révolution. Et toujours me remémorant le passé, je me souvins de cet ancêtre qui nous avait transmis le sobriquet de *Croquant*, branché dans la forêt de Drouilhe, par les gentilshommes du Périgord noir qui poursuivaient sans pitié les pauvres gens révoltés par l’excès de la misère. Alors, plein de rancœur, reliant par la pensée, les malheurs des miens avec ceux des paysans des temps anciens, depuis les Bagaudes jusqu’aux Tard-advisés, dont nous avait parlé Bonal, j’entrevis, à travers les âges, la triste condition du peuple de France, toujours méprisé, toujours foulé, tyrannisé et trop souvent massacré par ses impitoyables maîtres. Comparant mon sort avec celui de nos ancêtres, pauvres pieds-terreux, misérables casse-mottes, soulevés par la faim et le désespoir, je le trouvais quasi semblable. »
Voilà donc une solidarité de situation, équivalente à celle du sang. « Noblesse oblige », dit le noble généreux du roman, le chevalier de Galibert, gentilhomme campagnard de l’ancien temps, l’exact opposé de l’ignoble Nansac, fils d’un saute-ruisseau de 1720, enrichi puis anobli grâce au système bancaire de Law, donc à la spéculation, autant dire à une dégradation de la valeur aristocratique en valeur marchande…
C’est donc mû par sa propre noblesse intérieure héritée d’une longue tradition familiale de vengeance généreuse que Jacquou connaît cette nécessité de débarrasser le pays de celui qui en cause les misères et de mettre à bas les Nansac ! Non pas en le pendant, ce qui ne le ferait souffrir « qu’un court instant » mais en mettant le feu à son château, comme il fut fait par le grand-père de Jacquou au « bouc de Reignac » qui, « déjà perclus de dettes, traîna dans le pays quelque temps et finit par crever de rage et de misère ». Bref, « œil pour œil!… » Et, Bon sang de révolte ne saurait mentir !
La vengeance apparaît même comme l’ingrédient nécessaire de l’apprentissage et de la formation d’un homme, comme ce qui le fait « homme ». Ainsi, après avoir mis le feu à la forêt de Nansac, Jacquou contemple, du haut d’un arbre et « repu de vengeance » son œuvre destructrice et « Dès lors, dit-il, il me sembla que je devenais un homme »…
Autant dire que la vengeance n’est pas une bassesse, qu’elle relève d’une noblesse ce que confirme cette méditation à laquelle Jacquou se livre sur la vertu des hauteurs, des points de vue « acropanoramiques », comme disait Julien Gracq et comme appréciait aussi Stendhal:
« Il me sembla, en arrivant sur cette hauteur, d’où l’on domine le pays, que mes chagrins s’apaisaient. C’est qu’à mesure qu’on monte, l’esprit s’élève aussi; on embrasse mieux l’ensemble des choses en ce bas monde où tant de misères sont semblables aux nôtres, et l’on se résigne. »
Jacquou a donc ses propres titres de noblesse et il ressent en lui un devoir héréditaire à accomplir, un devoir d’aristocrate de la misère :
« De même que les gens de Tursac ont brûlé Reignac, il nous faut brûler l’Herm, s’exclame Jacquou… Croyez-m’en, mes amis ! Je suis d’une race où l’on s’y connaît. Du temps de Henri IV, un de mes anciens, chef d’une troupe de Croquants, brûlait les châteaux des nobles, tyrans du pauvre paysan, et c’est de celui-là que nous vient le sobriquet de *Croquant* ! Mon grand-père brûla Reignac, comme je viens de le dire; moi j’ai commencé, il y a treize ans, en brûlant la forêt de l’Herm et, aujourd’hui, je vais faire flamber le château. »
Cette généalogie, habilement, le narrateur ne l’a pas révélée d’emblée mais progressivement, mimant l’ordre d’une remontée aux origines de la mémoire.
Le procureur, de son côté, ne fera que reprendre l’histoire de cette généalogie, se bornant à diaboliser ce qui, dans la bouche de Jacquou avait été valorisé :
« Il assura que j’avais le crime dans le sang, témoin cet ancien à moi, pendu autrefois pour révolte et incendie, à qui je devais le sobriquet injurieux de *Croquant*. De celui-là il passa à mon grand-père emprisonné à la veille de la Révolution pour avoir brûlé le château de Reignac : puis vint à mon père, le meurtrier de Laborie, mort au bagne, et enfin, arrivant à moi, il dit que j’avais dépassé mes ancêtres en précoce perversité, puisque, avant d’incendier l’Herm, à l’âge de huit ans j’avais brûlé la forêt du comte. »
« Bon sang » renversé en « Sang criminel », c’est encore un processus mimétique, celui-là même du miroir…
On voit clairement alors ici que la raison de la lutte de Jacquou n’est pas seulement (et peut-être pas d’abord) politique mais anthropologique; elle n’est pas seulement (et peut-être pas d’abord) suscitée par un désir de justice qui débouche sur une volonté politique, elle correspond à un processus mimétique : elle « répond », « réplique », « reproduit » le « même ».
L’ennemi n’est pas seulement l’ennemi de classe (nobles tyrans contre pauvres paysans), il n’est donc pas seulement (et peut-être pas d’abord) l’« autre » absolu, il est aussi, anthropologiquement, le même : Jacquou s’inscrit dans un lignage, une tradition, mimant (dirait René Girard) cette autre aristocratie à laquelle il s’oppose. Voilà le mécanisme mimétique (cœur de la pensée de Girard) enclenché. Le rival n’est finalement qu’un double, une sorte de frère ennemi. D’où une possible « montée aux extrêmes » symétrique, dans une guerre sans fin.
Du moins le serait-elle si la « guerre » elle-même ne pouvait se contenir et différer en « politique », dans un renversement de la phrase fameuse de Clausewitz : « La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens. »
Y aurait-il alors dépassement politique de la rivalité mimétique dans Jacquou le Croquant? Rien n’est moins sûr, si l’on se reporte au rappel que fait l’avocat de Jacquou de cette loi du talion qui fait de la violence et de la vengeance, la contrepartie, la réplique, d’une violence antérieure, subie et qui la justifie :
« Il me semble, dit-il, entrevoir à travers les siècles quelques traces de la justice inconsciente des choses. Ce n’est pas, certes, cette justice haute et sereine à laquelle aspire l’humanité, mais une sorte de talion vengeur qui fait que l’oppression engendre la haine, que la tyrannie suscite la révolte, que la violence appelle la violence, et l’injustice la violation des lois de la justice. »
La liste est longue en effet de « tous les soulèvements populaires … causés par la tyrannie cruelle des puissants : Bagaudes, Pastoureaux, Jacques, Gauthiers, Croquants… »
Voilà dans cette plaidoirie une façon de mettre l’accent sur une situation de duel sans fin, matrice universelle de toute guerre, trait constant des sociétés à travers l’histoire. Comme Diderot le dit en son Jacques le fataliste et son maître :
« Les duels se répètent dans la société sous toutes sortes de formes, entre des prêtres, entre des magistrats, entre des littérateurs, entre des philosophes ; chaque état a sa lance et ses chevaliers et nos assemblées les plus respectables, les plus amusantes, ne sont que des petits tournois où quelquefois on porte les livrées de l’amour dans le fond de son cœur, sinon sur l’épaule. »
Cette logique du duel et de la réciprocité sans fin devrait se conclure pour Jacquou par un verdict de mort. C’est ce que réclame le procureur bien sûr, qui joint le geste à la parole :
« …il fallait que ma tête tombât ; et en même temps, d’un geste de sa main sèche, il semblait me la couper lui-même. »
Mais voilà que le cycle sans fin de la vengeance semble brisé par un verdict d’acquittement. L’est-il vraiment, comme par l’effet d’une « grâce » providentielle, ou de « cette justice haute et sereine à laquelle aspire l’humanité » dont parlait l’avocat dans sa plaidoirie?
Rien n’est moins sûr ! On le comprend tout aussitôt si l’on considère l’arrière-plan politique du moment, exactement contemporain du verdict d’acquittement : les journées révolutionnaires (les « trois glorieuses ») de 1830, « le flot populaire qui, dans ces trois jours de tempête, a submergé le trône de Charles X, en ce moment sur le chemin de l’exil… », la « Révolution triomphante à Paris (qui) ne peut être condamnée ici! », bref la « force » appelée « au service de la justice », une « force » qui fait « en grand » à Paris ce que Jacquou et ses compagnons font « en petit » dans leur province périgourdine !
Certes comme l’a dit Pascal en une phrase célèbre « au lieu de faire que ce qui fût juste fût fort on a fait que ce qui fût fort fût juste », mais au moins, le faisant, a-t-on pu commencer à parler d’« équilibre » des forces, voire d’« équilibre de la terreur » ou, plus précisément de « dissuasion nucléaire », après la deuxième guerre mondiale.
La dissuasion est peut-être (contrairement à ce que dit René Girard) une façon de suspendre la « montée aux extrêmes », de neutraliser la guerre, ne fût-ce que provisoirement si, comme le dit pourtant le même René Girard en son Achever Clausewitz, la politique peut, sinon « faire taire les armes » du moins en différer le bruit et l’éclat…
Pour Péguy d’ailleurs, (contrairement à ce que pense Clausewitz), le « duel » n’est pas forcément ni toujours duel « à mort ». Se référant à Corneille, il substitue à l’idée de « duel à mort » celle de « bataille », de résistance héroïque. René Girard concède que le « grand intérêt de Péguy … c’est d’avoir essayé de réfléchir le duel autrement que comme une lutte à mort. Le définir comme une lutte à mort, c’est précisément ne pas le penser. »
On pourrait ajouter que la « force » de la défense héroïque n’est pas de même nature que la « force » de la conquête et que si elle compte avoir quelque chance pour elle, c’est d’être alors asymétrique, mais d’une autre nature que l’« asymétrie » qui mettait en branle le désir triangulaire. Une asymétrie qui consiste, faute de sortir du jeu de la réciprocité mimétique, à en fausser les règles par une réponse asymétrique du faible au fort, telle celle de David à Goliath.
« Asymétrique » en ce sens, la défense héroïque de la Maison de Pavlov à Stalingrad pendant 60 jours, du 23 septembre au 25 novembre 1942, par 25 hommes contre les assauts incessants d’infanterie et de tanks nazis, 25 hommes qui ouvraient feu de manière changeante, depuis des positions toujours différentes, à travers les fenêtres, le toit, le sous-sol, donnant alors l’illusion à l’ennemi qu’ils étaient des centaines !…
Asymétrique, dans les années 60-70 la guérilla du Vietcong contre les Marines américains…
Asymétrique aujourd’hui, en Iran, l’assaut des gros bâtiments américains par de multiples flottilles de mini-sous-marins et de vedettes rapides…
Même la formidable contre-offensive soviétique de 1941 ne sera pas, selon l’expression de Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri (BARBAROSSA 1941. La guerre absolue) une « Barbarossa à l’envers ».
Asymétrique déjà la « guerre de partisan » qu’en Espagne Napoléon dut affronter, qui fait du partisan, comme le montre Carl Schmitt dans sa Théorie du partisan et comme le reconnaît René Girard, « le pont entre le guerrier et le terroriste, l’adversité et l’hostilité », un moyen terme donc, qui fausse quelque peu la réciprocité pure des rivalités mimétiques, et en grippe le mécanisme.
Par ailleurs, pour en revenir au colossal affrontement germano-soviétique si du côté allemand comme du côté russe, chez ces dix millions d’hommes qui s’affrontent, « combats, exécutions, exactions » se multiplient, apparemment de manière parfaitement symétrique, mimétique, la nature de la contre-offensive soviétique est libératrice, celle de l’offensive allemande était clairement exterminatrice.
Si la guerre de libération s’inscrit encore dans le cadre légitime du droit, il n’en va plus de même de la guerre d’extermination qui correspond à ce que Carl Schmitt a appelé « théologisation » de la guerre, l’ennemi devenant un Mal à éradiquer absolument. Telle fut naguère la guerre d’extermination nazie, telle aujourd’hui la guerre d’extermination menée par Israël en Palestine (l’ONU vient explicitement d’accuser Israël de commettre une « extermination » à Gaza)
On ne saurait dire non plus, comme le fait René Girard que « L’agresseur a toujours déjà été agressé. »
La Russie, dans l’histoire n’a jamais commencé à attaquer l’Allemagne et l’Iran n’a jamais commencé à attaquer les États-Unis…
L’asymétrie des moyens va parfois jusqu’au dénuement. Ainsi du Vatican dont René Girard se félicite que, n’ayant plus de pouvoir temporel, il se trouve alors dégagé de l’engrenage des rivalités mimétiques entre États. La comtesse de Ségur, en 1817 voulait à tout prix que Napoléon III garantît les États du pape, sans comprendre, dit R. Girard, que « cette suppression de tout pouvoir temporel était ce qui pouvait arriver de mieux à la papauté » pour s’assurer, selon lui, cette fameuse « aufhebung », ce fameux « dépassement » des rivalités mimétiques vers une « réconciliation ».
Doit-on pour autant juger avec lui que c’est à cette seule condition de dénuement qu’existe le héros, que c’est par exemple « paradoxalement son absence totale de force militaire qui fait de de Gaulle le héros qu’il a été »? Héroïque est, pour Girard, le de Gaulle totalement démuni de juin 1940, non le chef d’État d’après 1958 qui entend garantir l’indépendance de la nation par la dissuasion nucléaire, cédant alors, dit-il, « à la course à l’arme atomique » et se mettant ainsi moins en mesure d’« assurer la sécurité de l’Europe que de devenir un modèle pour bien des « États voyous » d’aujourd’hui »
Un tel propos mérite quelques commentaires :
Il faudrait d’abord contester le terme de « course ». Le général de Gaulle, chef d’État ne « court » pas après l’arme atomique, loin de la désirer par entraînement mimétique (« désir du désir de l’autre »), il s’y résigne en faisant le choix de se donner les moyens de suspendre la violence au mieux pour toujours, au pire en la différant. René Girard objecterait que « différer la violence, ne pas y renoncer tout de suite, c’est toujours la faire croître. » Ce à quoi on pourrait lui opposer la notion de katékon, de « force qui retient », de frein qui retient, et qui retient par ce qu’on a appelé aussi « équilibre de la terreur », une force qui retient et qui dissuade, une conjuration en quelque sorte immunitaire.
Concevoir une dissuasion nucléaire c’est, encadrant la réciprocité « œil pour œil », la conceptualisant dans une doctrine, la freiner par cet autre katékhon qu’est le logos.
(Cf B. Rappin, Anachronismes, Éléments pour une philosophie de l’intempestivité)
C’est aussi bien autre chose que l’« observation armée » si celle-ci se confond avec une « inertie » paralysante, par exemple l’« inertie de Gamelin » en 1939, lors de l’affaire de la Ruhr, son attentisme derrière l’« introuvable ligne Maginot », une inertie qui, dit René Girard, n’a pas « entraîné l’inertie des Allemands, bien au contraire. »
Il y a donc bien des « ratés » dans la rivalité mimétique et ce n’est pas toujours ce qu’on attendrait qui est imité.
Autre point : La « sécurité de l’Europe ». Qu’est-ce que cela signifie après 1945 pour le chef d’État que va devenir le général de Gaulle pendant 10 ans à partir de 1958 ? Il n’est plus le héros solitaire de 1940, il a en charge la destinée, et donc la sécurité non pas d’abord de l’Europe, mais de la nation. Or, que serait la sécurité de la nation, au sein d’une Europe qui, dès après 1945, loin de l’idée que René Girard s’en fait, (une idée généreuse, catholique donc universelle), n’est en réalité, qu’une nouvelle mouture du projet « Europa » allemand de 1942, c’est-à-dire désormais un ensemble vassalisé par les États-Unis avec l’aide d’une Allemagne qui n’a été dénazifiée qu’en apparence et qui très vite occupe les postes-clés de l’U.E dans un désir de revanche de moins en moins dissimulé ?
René Girard fait grand cas du « Traité d’Amitié et de Coopération franco-allemand » du 22 janvier 1963, il y voit un « formidable exploit politique, une « Aufhebung » (dépassement hégélien) du « ressentiment » et de la vieille rivalité mimétique « France-Allemagne », qui déboucherait d’après lui sur une « réconciliation » historique, une révélation positive, un retournement de ce que la « réciprocité » peut toujours avoir de négatif. Il reprend en quelque sorte l’idée formulée en 1813 par Germaine de Staël dans son essai De l’Allemagne, « que seul le dialogue franco-allemand peut sauver l’Europe déchirée par l’épopée napoléonienne ». Il la reprend et l’applique cette fois au sauvetage d’une Europe déchirée par… ce qu’on peut encore difficilement appeler « épopée » hitlérienne…
Mais c’est là pure illusion qui très vite a fait long feu puisque dès le 15 juin 1963 le traité de l’Élysée est « torpillé » par le Bundestag qui ajoute au traité un « préambule » rappelant « l’étroite association » entre l’Allemagne et les États-Unis et la défense commune dans le cadre de l’OTAN.
On voit bien que l’« Europe » dont parle Girard n’est qu’une abstraction, une « idée européenne », visant « l’identité de tous les hommes » par « dépassement » (« aufhebung » hégélien) des anciennes rivalités mimétiques des nations. Or, il ne s’agit là, la suite de l’histoire l’a bien montré, au mieux que d’une illusion ou d’un vœu pieux, au pire d’un leurre, constamment agité depuis longtemps, et cela dure !…
R. Girard regrette l’« échec du référendum français sur l’Europe » imaginant à nouveau que voter « OUI » à ce projet U.E. eût été le seul moyen de « dépasser » la rivalité mimétique des nations, la seule façon d’éviter à l’avenir « cette autodestruction que fut le XX° siècle ». Pour lui, donc, le « NON » majoritaire français de 2005 est un « échec ».
Reste à savoir si la forfaiture, deux ans plus tard (l’année même de la publication d’Achever Clausewitz) du traité de Lisbonne qui a bafoué le vote démocratique est une « réussite », si elle a finalement garanti le « dépassement » et la « réconciliation » attendus, et si, aujourd’hui, le seul horizon clairement avoué qu’envisage l’U.E, pour 2030, à savoir la guerre, ne conduit pas de manière assurée à une « autodestruction » peut-être encore plus radicale que celle du XX°!…
Il est de plus en plus évident que diluer les nations dans un ensemble qui les « dépasse » ne résout rien et ne fait que transférer la violence mimétique à une autre échelle.
(Dernier exemple en date : Tout récemment, devant des sénateurs français, les experts de Défense allemands et polonais ont expliqué ce que serait vraiment « l’Europe de la Défense » : rester dans la main des USA car ils jugent la dépendance aux États-Unis « irremplaçable », tout en dépouillant la France de tout ce qui peut lui être pris!)
René Girard, enfin, ne voit dans la dissuasion nucléaire française, décidée par de Gaulle en son temps, qu’une occasion malheureuse de servir de « modèle » à des « États voyous ». Mais qu’est-ce qu’un « État-voyou » doté de l’arme nucléaire pour René Girard ? S’agit-il d’Israël, implanté en Palestine à partir de 1948 par des actes terroristes et qui poursuit aujourd’hui son propre programme d’« espace vital » méthodiquement génocidaire ? Ou bien de la Corée du Nord qui n’a pu sanctuariser son territoire qu’une fois dotée de l’arme nucléaire mais après qu’il eut été presque anéanti, réduit en cendres par d’incessants bombardements américains, si dévastateurs que, selon l’historien américain Bruce Cumings, « les survivants vivaient dans des grottes » ?…
On voit qu’il est assez difficile de poser la question, encore plus difficile (et dangereux!…) de tenter d’y répondre tant l’époque nourrit son désir de guerre en commençant par la faire aux idées et à leur libre expression…
La question essentielle reste la suivante : Quel sort est réservé à ceux qui entendent se dégager de tout « modèle » à « imiter »? Elle n’est guère enviable, indubitablement, il suffit de passer en revue quelques exemples qui parlent d’eux-mêmes :
-
L’ancien guide suprême d’Iran, récemment, n’a pas voulu faire sien le « modèle » suivi par de Gaulle en son temps, mal lui en a pris et à tout son peuple avec lui !…
-
Kadhafi, en Libye, avait fini par décider de ne plus suivre ce « modèle », mal lui en a pris également et tout son peuple avec lui !…
-
Tokayev, président du Kazakhstan a dit récemment à Poutine :
« Parfois mieux vaut ne pas avoir d’armes nucléaires et maintenir de bonnes relations avec tout le monde. »
Poutine lui a répliqué aussitôt :
« Saddam Hussein pensait la même chose ! »
Tout est dit !… On connaît le sort qu’a connu Saddam Hussein et tout son peuple avec lui !…
Sortir du cercle mimétique de la violence, de la vengeance, du duel, n’est peut-être pas envisageable face à l’« autre » ( qui n’est jamais que le « même », qui nous renvoie à la réciprocité donc à l’inévitable « montée aux extrêmes » ), mais face au tout « Autre », à l’« Autre » en tant qu’ « autre », absolument, comme par l’effet d’une grâce spéciale.
« Seul un dieu peut encore nous sauver » avait dit Heidegger à des journalistes en 1962.
Vœu pieux ? C’est sans doute celui de René Girard.
Peut-on faire de l’« autre » autre chose que le « même » ? Peut-on faire de l’« autre » un véritable alter ego ? D’un point de vue plus concret de politique pragmatique, n’est-ce pas, du moins dans une certaine mesure, ce que cherchent à faire les tenants du « multilatéralisme », et cela sans se croire obligés de sortir du cadre des États-nations ?
De fait, on a voulu faire de ces États-nations de véritables « boucs émissaires » porteurs de tous les maux du monde, on les a, (et on continue obstinément de le faire) sacrifiés sur l’autel du globalisme, mais on cherche toujours la « réconciliation » qui serait supposée en advenir…
Dans le sermon sur la montagne Jésus dit à son auditoire : « Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. »
Morale de faibles selon Nietzsche, et de ressentiment, qui fait de l’impuissance une force !
Puissance de l’amour au contraire, pour Dostoïevski, qui dans son roman Les Frères Karamazov fait dire au starets Zosime : « L’humanité pleine d’amour est une force redoutable à nulle autre pareille »
Reste à savoir comment, concrètement, concilier les exigences de la Cité terrestre et celles de la Cité céleste.
Dans L’envers de l’histoire contemporaine Balzac imagine un ancien procureur implorant à genoux le pardon de madame de La Chanterie qu’il a naguère envoyée « innocente au bagne pour vingt ans » et sa fille sur l’échafaud :
« - Au nom de Jésus, mort sur la croix, pardonnez ! », supplie-t-il…
« …par Jésus je vous pardonne… » dit madame de la Chanterie.
« En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux et dit : - Les anges se vengent ainsi. »
« Les anges », oui, les « anges » !…