Un grand salut à la Russie !… à la Russie honteusement, lâchement, vilipendée depuis toujours et à nouveau si fortement depuis cette guerre que l’OTAN mène contre elle en Ukraine, et y compris par une France dont l’intérêt pourtant depuis toujours et bien souvent le sort, et la culture, furent liés au sien !…
Quelques rappels alors, par bribes mélangés (littérature, histoire, analyses diverses…), pour dire l’urgence, vitale, si l’on ne veut pas sombrer dans le nihilisme occidental, de dire un grand salut à la Russie, à la santé et au salut de la Russie ! SLAVA ROSSIA!…
Salut à la Russie de Pouchkine ! pour commencer, à son poème « AUX CALOMNIATEURS DE LA RUSSIE » (16 août 1831) à propos de l’insurrection polonaise, où se disent des vérités si actuelles, principalement celles-ci : Russophobie occidentale endémique et ingérence constante dans les propres affaires de la Russie et de sa sphère d’influences. Nombre de Russes alors ont accusé la France d’avoir fomenté l’insurrection, tout particulièrement le milieu carbonariste français. Dans ce poème Pouchkine affirme surtout le principe de non-intervention de l’Europe dans un conflit russo-polonais, « conflit de Slaves entre eux », affaire de famille qui ne la regarde pas. Dans ce conflit entre Slaves la Russie, pour Pouchkine, doit l’emporter ou mourir, et pour l’emporter la Russie doit tabler sur l’immensité de ses territoires. Rien de plus juste encore aujourd’hui, finalement!…
Pourquoi tempêtez-vous, orateurs populaires
Et pourquoi l’anathème enfle-t-il votre voix?
Le sort de Varsovie allume ces colères?
L’émeute polonaise excite votre émoi?
Laissez, laissez entre eux se quereller les salves,
Laissez-les donc vider leurs antiques débats.
Leur conflit domestique est séculaire et grave;
Vos clameurs aujourd’hui ne l’apaiseront pas.
Voilà longtemps que sont en guerre
Les deux voisins, les deux tribus.
Tantôt c’est nous qui touchons terre:
Tantôt ce sont eux les vaincus.
Qui donc l’emportera dans la lutte sans trêve
La force du vrai Russe ou l’orgueil polonais?
La mer russe doit-elle absorber à jamais
Tous les ruisseaux slavons qui coulent sur sa grève
Ou sont-ce les ruisseaux qui tariront la mer?
Voilà la question que tranchera le fer.
Laissez-nous : les sanglantes pages
De nos annales, ô rhéteurs,
Ne sauraient parler à vos coeurs;
Étranger vous est leur langage
Et muteront pour vous le Kremlin et Praga.
Contre nous, ô rhéteurs, qui donc vous instigua?
C’est l’insurrection et sa fureur sauvage
Qui nous séduisent je le sais:
Et surtout, vous nous haïssez!
Nous haïr ? Et pourquoi? Serait-ce point, peut-être,
Parce que dans l’horreur des flammes de Moscou
Nous n’avons point voulu, nous Russes, nous soumettre
Au joug déshonorant qui ployait votre cou?
Parce que nous avons fait rouler dans l’abîme
L’idole qu’adoraient vos lâches potentats,
Parce que nous avons affranchi vos États,
Vaincu la tyrannie et châtié le crime ?
Parce que notre sang, Europe, a racheté
Ta paix et ton honneur avec ta liberté?
Vous menacez, rhéteurs : agissez donc, de grâce.
Mais agir est douteux, plus sûre est la menace.
Car nous sommes nombreux, ne le savez-vous plus ?
Car nos héros d’hier ne sont pas tous perclus.
Plus d’un pourrait encore visser la baïonnette
Au fusil d’ismaïlia.
Ou pensiez-vous que l’art de faire place nette,
Le soldat russe l’oubliât ?
La parole du tsar serait-elle impuissante ?
Lutter contre l’Europe, est-ce chose effrayante,
Est-ce chose inouïe et nouvelle pour nous ?
Sachez qu’un peuple entier - si l’épreuve vous tente
Et si chez vous les sots suivent toujours les fous -
Demain de Perm à la Colchide,
Des froids rochers finnois à l’édente Tauride,
De la Chine immobile au Kremlin chancelant,
Surgira hérissé d’acier étincelant !
Envoyez-nous rhéteurs vos belliqueuses races !
Pour vos guerriers, ne craigniez rien,
Dans nos steppes encore il reste assez de place
Èntre certains tombeaux qu’ils reconnaîtront bien !
Guy Mettan, analysant la Russophobie endémique occidentale, note qu’elle remonte à loin, au moins à Charlemagne, quand celui-ci se fait couronner empereur et qu’il dispute à l’empereur byzantin la succession de l’empire romain. Elle prend alors plus ou moins la forme d’une guerre de religion.
Tout partirait du schisme de 1054, toujours pas résorbé aujourd’hui, autour de cette pomme de discorde que représente le « filioque », c’est à dire ce dogme adopté par les seuls catholiques selon lequel le St Esprit ne procède pas du Père seul mais du Père et du Fils.
S’en suivra une scission avec l’Église d’orient, qui ne fera que s’aggraver avec la « donation de Constantin » de l’époque carolingienne (qui n’est peut-être qu’un faux mais qui arrange les empereurs allemands), par laquelle Constantin 1° est supposé avoir donné au pape Sylvestre l’imperium sur l’Occident en 315.
Dés le XIII° siècle, les chevaliers teutoniques se mettent à envahir la Russie, de même que les Polonais et les Baltes. En 1240 les Russes doivent donc se battre contre eux à l’Ouest et contre les Mongols à l’Est. La même année Alexandre Nevski sauve la Russie contre les Suédois.
Une fois tout cela rappelé, G. Mettan ne manque pas de remarquer qu’à bien des égards l’Europe « allemande » de 2015 semble bien vouloir renouer avec les objectifs des empereurs allemands Charlemagne, Othon I°… et Henri II qui a fondé officiellement le premier Reich en 1014 en scellant l’alliance de l’Empire avec l’Église, sous l’égide du pape Benoît VIII. En 1157, Frédéric Barberousse proclame son empire « saint ».
De son côté, Ivan III va récupérer l’héritage byzantin et Moscou va se décréter le III° Rome, ce qui est une façon d’asseoir sa propre souveraineté.
De tout temps, finalement, et ô combien réactivées aujourd’hui, les croisades des catholiques polonais contre l’orthodoxie russe !…
G. Mettan développe ce point. Il rappelle, citant l’exemple du message de N.D. de Fatima du 13 juillet 1917 (consécration de la Russie, appel à sa conversion), que la Russie orthodoxe va devenir la figure même de l’Antéchrist !… Il rappelle aussi qu’en 1941-42, l’État indépendant croate, créé avec l’assentiment de Mussolini et de Hitler, outre les massacres de Serbes auxquels il s’est livré, a forcé près de 250.000 orthodoxes à se convertir au catholicisme, avec l’approbation tacite du Vatican. Et l’on se souvient qu’en 1991, lors de la guerre de Yougoslavie, le Vatican et les démocrates chrétiens de Kohl, se sont empressés de reconnaître l’indépendance de la Croatie catholique , précipitant le démembrement de la Yougoslavie…
À la Russie de Dostoïevski ! Dostoïevski si conscient, après Pouchkine, du mépris de l’Europe qui ne voit dans les Russes que des strioutskiyè, que des « hurluberlus », des « énergumènes » ou des « épaves »… Dostoïevski, dans son Journal, explique longuement que le mot strioutskii qui appartient au petit peuple de St Pétersbourg désigne un « homme de rien », un « rebut », un « ivrogne invétéré, un homme perdu de boisson », inconsistant mentalement, d’une « stupidité sui generis », une « nullité braillarde » inconsistante, d’une position sociale indéterminée, « incapable de s’adapter et de se fixer, dénué de consistance et de lucidité ». Le mot strioutskii, explique Dostoïevski, vient du verbe stouchévat’sia qui « signifie disparaître, s’anéantir, s’en aller pour ainsi dire au néant. Mais non pas s’anéantir d’un coup, non pas s ‘abîmer sous terre avec tonnerre et fracas, mais, pour ainsi dire, délicatement, avec fluidité, par insensible effacement dans le non-être. »…
En 1877, au début de la guerre russo-turque, tous les « sages » Russes entièrement gagnés à cette idée de la suprématie européenne, convaincus que c’est toute la Russie qui est strioutskii, que « c’en est fait de la Russie, que la Russie est zéro, zéro elle était, zéro elle deviendra », ont brossé un portrait de la Russie qui sera repris presque trait pour trait par la Presse européenne en 2022, au début de l’ « intervention spéciale Russe en Ukraine! Il y est fait mention de soldats qui « jettent leur fusil et fuient comme des moutons; que nous n’avons ni munitions ni approvisionnements; qu’enfin nous nous rendons nous-mêmes compte que nous avons fait les bravaches et les enragés outre mesure et que nous n’attendons de toute notre âme qu’un prétexte pour reculer… »
Or c’était ne rien comprendre à la Russie et aux Russes, et la démonstration qu’en donne ensuite Dostoïevski serait à citer intégralement, tant elle annonce ce que sera la Russie aussi bien pendant la « grande guerre patriotique » que tout au long de l’ « intervention spéciale », ce que déjà les « sages » de l’époque dont parle Dostoïevski n’ont pas su voir:
…ils ont trop cru la déchéance et au néant de la Russie, et ils sont passés à côté du peuple russe tout entier comme force vivante, et ils sont passés à côté de ce fait colossal : l’union du Tsar avec son peuple! Il n’y a que cela qui leur a échappé ! (…) ils ne comprennent rien à la Russie ! Ils ne savent pas que rien au monde ne peut nous vaincre, que nous pouvons, à la rigueur, perdre des batailles, mais que nous resterons quand même invincibles justement par l’union spirituelle d’entre peuple et par notre conscience populaire. Que nous ne sommes pas la France, qui est tout entière à Paris, et que nous ne sommes pas l’Europe, qui dépend tout entière des Bourses de sa bourgeoisie et de la « tranquillité » de ses prolétaires, achetée au prix des suprêmes efforts de ses gouvernements et seulement pour un temps. Ils ne comprennent pas et ils ne savent pas que si nous le voulons, ni les juifs de toute l’Europe réunis ne nous vaincront, ni les millions de leur or ni les millions de leurs armées; que si nous le voulons rien ne peut nous empêcher de faire ce que nous souhaitons, et qu’il n’est pas de force au monde qui le puisse. Il n’y a qu’un malheur, c’est que ces mots feront rire non seulement en Europe, mais même chez nous, et non seulement nos sages et nos raisonnables, mais aussi des hommes vraiment russes de nos milieux intellectuels, - tant nous avons encore peu conscience de nous-mêmes et de toute notre force originelle qui, Dieu merci, n’a pas encore de cassure. Ils ne comprennent pas, ces hommes de bien, que chez nous, dans notre immense pays qui n’a point son pareil, qui ne ressemble point à l’Europe, même la tactique militaire (chose si uniforme!) peut ne ressembler en rien à l’européenne, que les éléments fondamentaux de la tactique européenne - l’argent et la savante organisation d’offensives de 600.000 hommes - peuvent être tenus en échec par notre terre et se heurter chez nous à une force pour eux nouvelle et inconnue, dont les racines sont dans la nature même de l’infinie terre russe de totale unité.
À la Russie ! … dont parle Dostoïevski, qui sait que pour l’Occident (l’Europe alors) elle « est coupable déjà du seul fait d’être la Russie, et les Russes d’être des Russes, c’est-à-dire des Slaves : odieuse est à l’Europe la race slave, les esclaves, comme elle dit… »
L’histoire ultérieure, aussi bien celle de la révolution bolchévique que celle de l’invasion hitlérienne a montré quelle guerre fut menée aux Slaves parce que « Slaves »!…
Dostoïevski sait, et dit, que l’Europe « désirerait par tous les moyens prendre les Slaves en tutelle » et, « si c’était possible, les dresser à jamais contre les Russes. Voilà pourquoi elle voudrait bien aussi que le traité de Paris restât en vigueur le plus longtemps possible » (En 1856, ce traité mit fin à la guerre de Crimée, annula en grande partie les avantages que la Russie, sous Catherine II, avait retirés, pour son influence en Orient, comme la protection des chrétiens de l’Empire ottoman; il y avait aussi des clauses concernant la démilitarisation de la mer Noire)
Enfin pour conclure sur cette cette constante volonté occidentale d’asservir la Russie dont Dostoïevski est si conscient, et si follement réactivée de nos jours:
Il y a là surtout l’ancien, l’antique, le sénile et déjà historique effroi devant la téméraire idée de la possibilité d’une Russie agissant par elle-même »…
Malgré tout il y eut de beaux moments d’entente franco-russes, de compréhension de l’ « âme russe », il y eut, entre mille autres exemples, cette grande amitié entre Tourgueniev et Flaubert, Flaubert écrivant ceci à Tourgueniev : « Il y a peu d’hommes dont la compagnie soi meilleure et l’esprit plus séduisant », Flaubert admirant l’oeuvre de Tourgueniev, en particulier « Fumées »: « j’admire, lui dit-il, cette manière à la fois véhémente et contenue, cette sympathie qui descend jusqu’aux êtres les plus infimes et donne une pensée aux paysages. On voit et on rêve (…) De même que quand je lis Don Quichotte je voudrais aller à cheval sur une route blanche de poussière et manger des olives et des oignons crus à l’ombre d’un rocher, vos scènes de la vie russe me donnent envie d’être secoué en délégue au milieu des champs couverts de neige, en entendant des loups aboyer. Il s’exhale de vos oeuvres un parfum âcre et doux, une tristesse charmante, qui me pénètre jusqu’au fond de l’âme ».
Tout cela fait contrepoids au traditionnel, si russe autodénigrement dont Tourgueniev, lui aussi, ne manque pas de faire preuve dans son roman :
…tout ce que cette nation a inventé, écrit-il, notre mère patrie, l’orthodoxe Russie, pourrait s’enfoncer dans un gouffre sans ébranler un seul clou, sans déranger une seule épingle, tout resterait paisiblement à sa place, car le samovar, les chaussures d’écorce, le knout - nos plus importants produits - n’ont même pas été inventés par nous. La disparition des îles Sandwich produiraient plus d’effet : ses indigènes ont inventé je ne sais quelles lances et quelles pirogues, les visiteurs remarqueraient leur absence… Nos vieilles inventions sont venues de l’orient, les nouvelles nous les avons empruntées, en les défigurant, à l’occident, et nous continuons à discuter de l’originalité de nos arts, de notre industrie nationale. (…) Ramasser un soulier éculé tombé depuis longtemps des pieds de St Simon ou de Fourier, se le poser respectueusement sur la tête et le porter comme une relique, voilà de quoi nous sommes capables. » !…
Certes (Dieu merci !) la Russie d’aujourd’hui (du redressement économique, politique, de la prééminence diplomatique, stratégique et militaire) ne pratiquerait sans doute plus, ou du moins plus au même degré, un tel autodénigrement, il n’en reste pas moins que les Russes ne sont pas encore passés maîtres dans dans l’ « art » du « soft-power » et que longtemps les Russes n’ont pas toujours été insensibles au « rêve américain ». Pilniak lui-même, raconte Victor Serge dans ses Mémoires d’un révolutionnaire après que « sur intervention personnelle de Staline », muni d’un passeport pour l’étranger, il eut visité Paris, New-York, Tokyo… il « nous revint revêtu de cheviotte anglaise, pourvu d’une petite auto, ébloui par l’Amérique, me disant : « Vous êtes finis ! Fini le romantisme révolutionnaire ! Nous entrons dans une ère d’américanisme soviétique : technique et solidité pratique ! »…
Il faut dire que la Russie, contrairement à l’Occident, n’est pas, elle, selon la formule que Barthes accole à l’Occident, « spécialiste de l’arrogance ». Tout au contraire de la « frénésie occidentale ». Ainsi définit-il en quelques notes l’ « Occident » dans un de ses derniers Cours au Collège de France (1978), « Le Neutre » :
« Occident. : à une échelle macro-idéologique : comme une spécialiste de l’arrogance : valorisation de la volonté; encensement de l’effort pour détruire, changer, conserver, etc.; intervenir partout dogmatiquement. Reconnu par Blanchot chez Claudel : « C’est un homme presque exagérément moderne. Toute la pensée moderne, de Descartes à Hegel et à Nietzsche, est une exaltation du vouloir, un effort pour faire le monde, l’achever et le dominer. » (« Le livre infini ») (…) Arrogance. Cette vocation de tout l’Occident à la « volonté » (à l’arrogance, comme volonté de langage) flagrante en ceci : toute notre histoire notre récit historique = toujours une histoire guerrière et politique ; nous ne concevons’Histoire que comme une diachronie de luttes, de dominations, d’arrogances, et ces bien avant Marx : des Grecs au XIX° siècle, jamais une Histoire (au sens de science historique) du mythe, de l’imaginal (Corbin), du clandestin. (Exemple : histoire de la quête, à travers le thème du Graal.) Seul Michelet, peut-être… »
À la Russie ! … telle que l’a comprise Klausewitz, dans De la guerre (1832):
« L’empire russe n’est pas un pays que l’on puisse conquérir, c’est-à-dire que l’on puisse tenir occupé, en tout cas pas avec les forces actuelles de l’Europe ni avec les 500.000 hommes avec lesquels Napoléon envahit le pays. Un tel pays ne peut être soumis que par ses propres faiblesses et par l’effet de ses dissensions internes. »
Ne manquera sans doute pas de se vérifier à nouveau ce que Tolstoï écrivit dans son Journal (2 nov. 1854) pendant la guerre de Crimée:
« Grande est la force morale du peuple russe. Bien des vérités politiques viendront au jour et se développeront dans les pesantes minutes que vit en ce moment la Russie. Le sentiment d’ardent amour de la patrie, qui a surgi et débordé des malheurs de la Russie, y laissera longtemps des traces. Les hommes qui à présent sacrifient leur vie seront des citoyens de la Russie et n’oublieront pas leur sacrifice. Ils prendront part avec une grande fierté aux affaires publiques, et l’enthousiasmiez éveillé par la guerre laissera à jamais en eux un caractère d’abnégation et de noblesse. »
À la Russie de Pilniak ! … quoi que Gorki dise de lui (« Il invente plus qu’il ne sent … C’est une littérature de pur chaos ») ! À cette Russie de Pilniak (Acajou, 1929) pour qui la révolution, comme dit J. Catteau est moins constructrice que « libératrice, vomissant la lave chaude des passions, refoulements, rêves, utopies et fables, éructant le passé brûlant « , sa « folie amoureuse, son visage frénétique et doux de fol en Christ… »! À ses moujiks favorables à la révolution « parce qu’elle les a libérés des villes, des bourgeois et des chemins de fer, parce qu’elle leur a rendu la Rous (Russie ancienne), antépétrovienne, authentique, paysanne, fabuleuse, la Rous des gestes anciennes » ! (Vronski)
À la Russie de Pilniak ! … la vieille Russie du XVII° et sa vie primitive, rudimentaire, loin de « la culture bourgeoise occidentale (…) où la technique est riche mais l’esprit pauvre, à la différence de chez nous » ! (Fourmantov), loin de comprendre et de partager l’esprit internationaliste de la révolution d’Octobre, loin de l’ « optimisme actif » de la philosophie matérialiste (Trotsky le lui reproche)
À cette Russie de Pilniak ! … où l’on trouve pêle-mêle, dans une tonalité sarcastique et lyrique, l’anarchisme du moujik, le slavophilisme tourné vers la Russie du XVII°, le populisme révolutionnaire, le bolchévisme de l’année 18, la haine de la bureaucratie et l’amour amer de l’art populaire russe !
À la Russie de Pilniak ! … toujours beaucoup plus Russe que révolutionnaire ! À la Russie de Pilniak qui avouait : « Je ne suis avec les communistes que pour autant qu’ils sont avec la Russie, (davantage en ce moment, en ces jours, que n’importe quand, parce que mon chemin n’est pas celui de la petite bourgeoisie) mais j’avoue que le destin du Parti communiste m’intéresse moins que celui de la Russie, le Parti n’est pour moi qu’un chaînon dans l’histoire de la Russie… »
À la Russie de Gorki ! également, … Gorki, le « grand intercesseur … Ses démarches harcelaient Zinoniev et Lénine, mais presque toujours il obtenait gain de cause, … sa « volonté d’aller jusqu’au fond des choses inhumaines, de ne jamais s’arrêter aux apparences, de ne point tolérer qu’on lui mente, de ne jamais mentir lui-même … témoin par excellence, le juste témoin, l’implacable témoin de la révolution », Gorki allant un jour jusqu’à dire: « Autrefois l’écrivain russe n’avait à redouter que le policier et l’archevêque; le fonctionnaire communiste d’aujourd’hui est à la fois l’un et l’autre; il veut toujours vous fourrer ses pattes sales dans l’âme »… (Victor Serge, Mémoire d’un révolutionnaire 1905-1945)
À le Russie de Pilniak ! (J’y reviens), une Russie qui déjà se méfie si justement de l’Europe : « Si en 1914 la guerre a éclaté chez nous, en Russie, écrit-il dans l’année nue, (les incendies dévoraient le forêts et les champs, et le soleil se levait et se couchait, pareil à un disque rouge), engendrée là-bas en Europe, par la bourse, les trusts, la politique coloniale, etc… si une pareille guerre a pu mettre le feu à l’Europe, alors peut-elle mériter autre chose que le poteau, cette culture européenne en chapeau melon? »
Pilniak a bien compris déjà qu’en 1914 « la voie de la culture européenne menait à la guerre » que « la culture mécanique a fait oublier la culture de l’esprit », que « la civilisation européenne est un cul-de-sac », que « depuis Pierre-le-Grand l’État russe a voulu s’adapter à cette civilisation » mais que « la Russie en étouffait », que la Révolution l’a opposée, avec « ses moeurs, ses usages, ses villes », son « retour au XVII°, à l’Europe. Il pose alors la question : « Qui l’emportera dans cette lutte? L’Europe mécanique ou la Russie schismatique, orthodoxe, spiritualiste? »
Peu ou prou, la même question se pose encore aujourd’hui, il suffit de remplacer « Europe » par « Occident collectif » …
À la Russie de Pilniak ! … telle que Pilniak la conçoit, éternelle et populaire, toujours renaissant de ses cendres : « La Russie, dit-il, c’est le Caucase, l’Ukraine, la Moldavie. Il faut dire: la Grande Russie, celle de l’Oka, de la Volga, de la Kama ! (…) La Russie a vécu sous les Tartares, et c’était le joug des Tartares: la Russie a vécu sous les Allemands , et c’était le joug allemand; mais elle a gardé sa raison à elle ! L’Allemand a beau être très intelligent, son intelligence est bien bête !… Alors je leur ai dit à la réunion : - L’internationale n’existe pas, il n’y a que la révolution populaire russe » (L’année nue)
À la Russie de Pilniak ! … où l’on célèbre avant toute chose et par dessus tout : la vie (« j’ai compris aussi que nous ne sommes que des jouets entre les pattes de la vie » », la contemplation : « …ne vivre que pour voir, manger n’importe quoi, des pommes de terre ou du chou aigre, habiter dans n’importe quelle isba, libre ou ligoté, peu importe ! La tempête peut tourbillonner, mais l’âme doit rester fraîche et sereine, capable surtout de voir ! »
Les deux maîtres-mots de Pilniak: « Vivre et voir »; on pourrait presque dire: « vivre est voir »…
À la Russie de Pilniak ! … où coïncident l’immémorial historico-cosmique avec des strates d’autres temps, déposées dans les objets (meubles anciens ou autres vestiges…) Fréquemment sont confrontés l’histoire et le Cosmos (« Les siècles instruisent autant que les étoiles », Journal de Chine)
À la Russie du tsar Alexandre (1814) ! … Alexandre qui écrivit (en français !) cette lettre au peuple de Paris qui allait être occupé suite à la défaite française :
« Les Français sont mes mais, et je veux leur prouver que je viens leur rendre le bien pour le mal. Napoléon est mon seul ennemi. Je promets ma protection spéciale à la ville de Paris; je protégerai, je conserverai tous les établissements publics; je n’y ferai séjourner que des troupes d’élite; je conserverai votre garde nationale qui est composée de l’élite de vos citoyens. C’est à vous d’assurer votre bonheur à venir; il faut vous donner un gouvernement qui vous procure le repos et qui le procure à l’Europe. C’est à vous à émettre votre voeu : vous me trouverez toujours prêt à seconder vos efforts. »
Chateaubriand, dans ses Mémoires, raconte que le tsar Alexandre, vainqueur à Paris, « ne se considérait que comme un instrument de la Providence et ne s’attribuait rien. Madame de Staël le complimentait sur le bonheur que ses sujets, privés d’une constitution, avaient d’être gouvernés par lui, il lui fit cette réponse si connue : « Je ne suis qu’un accident heureux ».
Chateaubriand décrit encore un Czar se promenant dans Paris comme un Romain dans Athènes, pensant peut-être que « ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale incendiée; qu’à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce Paris où il aurait pu retrouver quelques unes des torches éteintes par qui fut Moscou affranchie et consumée. Cette destinée, cette fortune changeant, cette misère commune des peuples et des rois, devaient profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien. »
Ce qui nous frappe aussi, c’est ce sentiment si profond d’une communauté de destin intime, étroite entre la France et la Russie, telle qu’ont pu la ressentir à nouveau les pilotes français du régiment de chasse « Normandie Niemen », des Forces françaises libres, créé en 1942 et engagé en Union soviétique sur le front de l’est. Avec leurs homologues russes, les pilotes français vécurent une vraie fraternité….
À la Russie comme même Napoléon la rêvait ! … à Tilsitt en 1807, du moins dans le partage du monde franco-russe dont il rêvait : « En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l’allié du cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps de guerre, l’union des deux cabinets dictera des lois au monde. » (cité par Nicolas Bonnal Carnets du 04 juin 2024)
Le 7 janvier 1807 les traités franco-russes sont signés par Talleyrand pour la France, Kourabine et Lobanov pour la Russie. Ils étaient constitués d’un traité de paix et d’un traité d’alliance en neuf points. Leur déclaration liminaire annonçait qu’il y avait « paix et amitié » entre les deux empereurs.
À la Russie de l’armée de Nicolas II en 1917 ! …, saignée à blanc en 1916 dans de grandes offensives entreprises par elle pour soulager l’armée française engagée à Verdun. Sur les 15.378.000 hommes mobilisés pendant la période 1914-1917, 6.400.000 furent tés ou blessés dont 2.700.000 pour cette seule année 1916 !… L’armée italienne était alors en déroute dans la région du Trentin, l’armée roumaine battue en plusieurs endroits en août-septembre 1916… C’est donc à juste titre que le maréchal Foch a pu dire : « Si nous avons pu tenir de la Marne à Arras et finalement à l’Yser, c’est que la Russie de son côté, retenait une notable partie des forces allemandes. »
La Russie a même eu davantage de tués dans ses combats (1.700.000) que la France (1.500.000)
L’importance essentielle de la Russie pour la France, face aux ambitions allemandes, et ce, d’après ce qui n’est qu’une « loi de la nature », Dostoïevski la dit ainsi dans son « Journal » de 1877, quelques années après la guerre de 1870 et la défaite française: « …l’Allemagne n’est-elle pas, quoi qu’elle fasse, en Europe, un pays « médian »; si forte qu’elle soit, il y a d’un côté la France, de l’autre la Russie » Quant aux Allemands, dit Dostoïevski, ils savent bien « qu’ils ont la Russie derrière le dos et qui leur lie les mains, qu’à cause d’elle ils ont laissé échapper le moment propice pour balayer une bonne fois la France de la surface de la terre et n’avoir plus jamais à s’en inquiéter. La Russie est gênante, il faut refouler la Russie dans ses limites, et comment la refouler tant que de l’autre côté la France est encore intacte? »
Comment mieux dire que de tout temps fut et sera indispensable, à la France comme à la Russie, un fort lien franco-russe, par dessus une Allemagne à contenir dans ses volontés offensives, expansionnistes qui ne sauraient jamais s’éteindre ?…
Inutile de rappeler qu’en 1941 le gouvernement soviétique reconnaît officiellement de Gaulle comme chef de la France libre, qu’en 1944 de Gaulle arrive à Moscou où il conclut un pacte franco-soviétique prévoyant une assistance mutuelle en cas d’attaque allemande, qu’il a toujours rêvé d’une Europe des nations « de l’Atlantique à l’Oural » !…
Auparavant, il y eut en France ce grand ministre des Affaires Étrangères de Louis XVIII, ardent défenseur de l’idée d’une alliance franco-russe contre les intérêts de l’Autriche et de l’Angleterre : Chateaubriand. « Placées aux deux extrémités de l’Europe, la France et la Russie, écrit-il, ne se touchent point par leurs frontières, elles n’ont point de champ de bataille où elles puissent se rencontrer, elles n’ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis naturels de la Russie (les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la France. »
C’est encore ce qu’avait bien compris Louis Barthou en 1934 : la nécessité d’un rapprochement franco-soviétique et plus encore à une alliance avec l’URSS, pour faire face aux volontés expansionniste de Hitler, à la menace croissante de l’Allemagne nazie. On sait aussi que, malheureusement, au moment où allait se faire un « pacte bilatéral d’alliance franco-soviétique d’assistance mutuelle », Barthou tombe à Marseille, le 9 octobre, sous les balles de terroristes oustachis, avec le roi Alexandre de Yougoslavie. Quant au successeur de Barthou aux Affaires Étrangères, Laval, il n’a tout simplement pas donné suite au projet d’alliance forte. On connaît la suite…
À la Russie de Zamiatine !,… constructeur de brise-glaces, bigame amant de la technique et de la littérature !… Zamiatine, expliquant dans En coulisses que la Russie est née de la contemplation des dessins de Koustodiev: « J’ai étalé sur ma table les dessins de Koustodiev : une moniale, une belle femme à sa fenêtre, une marchande chaussée de grandes bottes, une jeune commis de magasin… Je les ai regardé pendant une heure, deux heures, et brusquement ils se sont mis à vivre et, au lieu d’un article (une commande sur « les types russes ») est né un récit dont les personnages étaient sortis de ces tableaux de Koustodiev. »
Toujours la volonté de l’Occident fut de mettre la Russie hors-jeu, faute de l’attaquer frontalement. Pour preuve, le discours de G. Friedman, géopoliticien américaine pour Stratfor (société de renseignements et de prospective) devant le Chicago Council, le 4 février 2015, dont voici les différents points:
1 - L’Europe n’existe pas
2 - Seule une union Allemagne-Russie pourrait nous menacer, ça n’arrivera jamais.
3 - L’armée ukrainienne est une armée US, nous donnons nos médailles à leurs soldats méritants.
4 - Nous livrons des armes dans tous les pays de l’est européen, même en Ukraine.
5 - Notre but est d’installer un cordon sanitaire autour de la Russie.
6 - Nous intervenons militairement dans le monde entier, nous dominons les océans de toute la terre.
7 - Nous faisons battre nos ennemis entre eux, c’est cynique mais ça marche.
8 - Les attaques préventives déstabilisant l’ennemi, nous faisons ça dans toutes les guerres.
9 - Nous installons des régimes favorables à nos intérêts.
10 - Nous sommes un empire, nous ne pouvons passons relâcher.
11 - L’OTAN doit occuper tout l’espace terrestre entre la mer baltique et la mer Noire.
12 - Nous ne savons pas ce que va faire l’Allemagne, elle est dans une situation très difficile.
13 - Nous ne voulons pas de coopération entre le capital financier et technologique allemand et les ressources des matières premières russes, les USA essaient d’empêcher ça depuis un siècle. Le destin de l’Europe dépendra de la décision des Allemands, où vont-ils diriger leurs exportations?
La suite, on la connaît : sabotage américain du Nord-stream, sanctions contre la Russie …
À la Russie de Biély ! … À son grand roman Pétersbourg (1912-1916) à propos duquel Mandelstamm dira: « Aucun écrivain russe n’a exprimé l’inquiétude et le trouble profond qui précédèrent la Révolution avec autant de force que Biély. »
Pétersbourg, ce qu’en dit G. Nivat :
« Épopée de son temps à travers laquelle Biély se délivre de son monde prodigieux… Ce n’est pas un conte onirique à la manière d’E. Poe, ni un jaillissement de métaphores à la manière de Lautréamont, ni une longue et patiente métamorphose à la manière de Kafka. Dans le souterrain de l’homme que décrit Biély il y a la rencontre entre deux champs de forces occultes : celles qui déterminent l’individu et celles qui gouvernent souverainement l’époque. Une communication relie les hallucinations d’un être aux hallucination d’une époque. Pétersbourg est cette communication … Biély a intuitivement saisi les forces qui couvaient dans son époque. C’est que cet homme prisonnier de tant d’hallucinations vivait avec une certitude absolue : celle qu’une explosion formidable était imminente… L’intuitioncentrale de Pétersbourg, ce sentiment physique de mort d’une civilisation, c’est au Caire, dans le dédale des ruelles populeuses, que Biély en a eu la révélation… Pétersbourg est l’oeuvre d’un homme déraciné : conçu dans les casbahs brûlantes du Caire, rédigé dans la vaste demeure de Bobrovka, loin dans la forêt de Moscou et Novgorod, achevé fébrilement dans les chambres d’hôtel des grandes villes d’Europe, ce livre a pourtant une singulière unité : c’est l’unité compacte des cauchemars, la logique inattaquable des cauchemars… … Immanquablement la tragique nuit pétersboourgeoise de Biély devait s’identifier à d’autres nuits tragiques, celles du fou de Gogol, celle de l’Eugène de Pouchkine et à toutes les tragiques nuits de Dostoïevski : nuit du crime de Raskolnikov, nuit du suicide de Svidrigalïov, veillée nocturne ne Rogojine et du prince Mychkine. À vrai dire le « mythe » de Pétersbourg est né avec la ville elle-même : surgie des marais finnois par la volonté d’un monarque, la ville fut bâtie sur les cadavres des milliers de paysans déportés là pour l’oeuvre du souverain. Le peuple, épouvanté par la ville dévoreuse d’hommes, y voyait une oeuvre satanique et les Vieux Croyants multipliaient les suicides collectifs. Le mythe s’alimentait tout seul au récit chuchoté des meurtres perpétrés dans la pénombre des palais, des extravagances des monarques déments, et des horreurs des inondations, auxquelles la ville fut longtemps vulnérable. Littérairement le mythe prit corps avec Pouchkine »
O Pétersbourg ! O Pétersbourg !
O ville qui n’est que retombée de brouillard,
Tu m’as persécuté, toi aussi, de ton jeu cérébral !
De temps en temps, au dessus des toits de Pétersbourg
Éclate le cri des grues ! Ainsi la voix de l’enfance…
Dans Pétersbourg, Diodkine, le terroriste, se fait longuement interpréter des prophéties apocalyptiques:
« Une grande époque s’approche, il nous reste dix ans avant le commencement de la fin. Notez-le bien et transmettez à la postérité. L’année apitale sera l’an 2054. Cela concernera la Russie car la Russie sera le berceau du futur. »
Aujourd’hui (avril 2026), nous ne sommes pas encore en 2054, mais nous avons bien aussi le sentiment de vivre un temps apocalyptique et il n’est pas impossible, en effet, que la Russie puisse apparaître comme le « berceau du futur » !…
À la Russie de Biély ! … Biély méditant sur ce qui distingue l’Occident de l’Orient dans son roman la colombe d’argent : l’orient, c’est la secte des colombes, qui ressemble plus ou moins à la secte des Khlystis (ses incantations, ses sortilèges, ses célébrations orgiaques…) et l’Occident, ses mystères d’Éleusis. Il continue le parallèle et les oppositions à travers une rêverie sur les mots que fait Darialski, personnage occidentalisé du roman :
« Les mots russes sont robustes, résineux : si tu es russe, un rouge secret habitera ton âme, et ton verbe sera poisseux comme la résine (…) déjà tout le rêve de l’Occident est passé devant lui et déjà ce rouge s’est éloigné; il pensait : une grande multitude de mots, de sons, de signes ont été par l’Occident jetés en pâture au monde étonné; mais ces mots, ces signes, ils s’éventent, ils pâlissent, et comme des fantômes ils entraînent des gens leur suite - où les entraînent-ils ? Le mot russe, lui, le mot taciturne, quand il sort de toi, il reste près de toi; et le mot, c’est la prière (…) L’Occident fait jaillir le mot à l’extérieur (…) c’est pourquoi là-bas les mots sont décibels et le mode de vie est dit : c’est cela l’Occident. Mais l’âme - ce n’est pas un mot; elle soupire après l’indicible, elle languit après l’inexprimé. »…
À la Russie des mots de l’âme dont nous avons, si fort, le désir !…