1) « DESTRUCION» ou « DÉCONSTRUCTION »?

Dans Être et temps le philosophe allemand Heidegger parle d’une indispensable, nécessaire, « destruktion » de toute la tradition philosophique occidentale depuis Platon. Le terme n’est pour autant pas synonyme du français « destruction » car il ne signifie pas anéantir mais dé-faire ou dé-composer, dé-monter pièce par pièce, dés-osser pourrait-on dire ou dés-articuler, autrement dit dé-construire, d’où le terme de déconstruction choisi par G. Granel quand il s’est agi, dans les années 50, de traduire le terme allemand et d’en dégager le concept.

Pour ce qui est du surréalisme, on a souvent tendance à l’amalgamer au mouvement « Dada » qui l’a précédé. Mouvement quant à lui, de pure négativité en effet. « Le mouvement dada, dit Julien Gracq (Le Surréalisme et la Littérature contemporaine), né dans l’année où la guerre mondiale présente les premiers symptômes d’une complète décomposition, est bien la tentative la plus absolue et la plus conséquente de destruction et de saccage que la littérature ait connue; Il vise à la désintégration sociale complète… » Il prêche aussi d’exemple, celui de Vaché, tout particulièrement, si conscient « de l’inutilité théâtrale et sans joie de tout, quand on sait » et qui se suicide.

Cet amalgame, qui fait du surréalisme comme du dadaïsme une « déflagration de pure négativité », Drieu la Rochelle dans son roman Gilles, roman plus ou moins biographique et à clefs, le fait hardiment, n’hésitant pas à faire de son personnage Caël un mixte de Tristan Tzara et de Breton :

« - Ils parlent de révolution, mais le seul acte intéressant, c’est de descendre avec un revolver dans la rue et de tirer sur n’importe qui, jusqu’à extinction.

(…)

Un moment plus tard, il dit encore:
_ La destruction est le seuls moyen d’atteindre à des lieux inconnus et merveilleux.

(…)

Depuis longtemps, tout lui semblait douteux, louche; maintenant tout se déclarait irrémédiablement hostile à la vie, tout était définitivement au service des forces de destructions. »

Or, pour le surréalisme, il s’agit moins de détruire que de trier, de sélectionner, de séparer le bon grain de l’ivraie, de dresser, par exemple, un « catalogue » des auteurs à lire et à ne pas lire, Héraclite, Scève, Swift ou Rousseau d’un côté (à lire), Platon Ronsard, Molière, Voltaire de l’autre (à ne pas lire)…

Plus précisément, il s’agit moins pour le surréaliste de « faire table rase », comme dit Blanchot, que de « chercher son cogito » à travers une sélection de ce qui est à conserver et à rejeter des uns comme des autres, anciens ou modernes, en repérant ce qui en eux contient déjà tel ou tel germe de surréalité:

« Swift est surréaliste dans la méchanceté
Constant est surréaliste en politique
Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête
Desbordes-Valmore est surréaliste en amour
Baudelaire est surréaliste dans l’absinthe
Nouveau est surréaliste dans l’atmosphère
Saint-John Perse est surréaliste à distance. »
(Breton, Manifeste du surréalisme)

Il s’agit donc bien de « partir » au sens ancien du terme (partager, séparer, répartir…) mais aussi de « s’en aller », « se séparer », se dégager » se « détacher »…)

On connaît le précepte du Manifeste du surréalisme : « Partez sur les routes. » Précepte qu’Aragon et Vitrac ont tenté assez peu heureusement de mettre en pratique puisque très vite il tourne court, ce qui n’empêcha pas l’entreprise de rester pour Gracq « exemplaire. Le surréalisme est ainsi, écrit-il (Lettrines II, p.205) et c’est sa gloire secrète : plein de départs qu’aucune arrivée ne pourra jamais démentir. » Il évoquera aussi cette inappréciable « impression de lâchez-tout » qu’il a connue, avant la guerre, lors du lancement du paquebot Île de France.

Le « départ » surréaliste, comme celui deRimbaud, est pleine positivité affirmative.

Le surréaliste est donc encore plus un homme du « oui »que du « non », construisant son identité à partir de ce qu’il rejette. Ce que Blanchot développe ainsi :

« Les surréalistes sont apparus à leurs contemporains comme des destructeurs. Et le caractère de violence non conformiste était naturellement le plus frappant. Aujourd’hui ce qui nous frappe, c’est combien le surréalisme affirmait plus qu’il ne niait. Il y a en lui une jeunesse ivre et puissante. D’une certaine manière, il a besoin de faire table rase, mais c’est qu’avant tout il cherche son cogito. »
(Blanchot, « Quelques réflexions sur le surréalisme », L’Arche, n°8, août 1945, ). 95-96)

Il en va de même pour la déconstruction. Certes il s’agit pour elle (aussi bien chez Derrida que chez Deleuze) d’une radicale subversion de la métaphysique platonicienne mais, prévient Derrida, en se gardant de sombrer dans le nihilisme. « Du nihilisme, d’anti-humanisme, dit-il, …On connaît tous les slogans. J’essaie au contraire de définir la déconstruction comme une pensée de l’affirmation. »

Baptiste Rappin dans son Abécédaire de la déconstruction confirme qu’il « serait faux d’assimiler la déconstruction à une opération de table rase », et d’y voir « une simple opération critique », qu’il s’agit pour elle d’ouvrir des brèches à l’intérieur de l’édifice métaphysique et de « détache(r) les signifiants de leurs signifiés afin de les rendre libres de s’associer à d’autres signifiants. » (pp. 18-19)

Voilà qui n’est pas sans rappeler ce « rapprochement en quelque sorte fortuit de deux termes (dont parle Breton dans son Premier manifeste) d’où « a jailli une lumière particulière », ce « court-circuit » de l’inspiration, ce « catalyseur de la trouvaille » ou encore tous les aléas de l’écriture automatique, toutes ce « pétrifiantes coïncidences » pour le surréalisme…

Vive le départ et peu importe l’arrivée ! Voilà un précepte surréaliste qui correspond à ce que sera l’entreprise de la déconstruction, laquelle soutient que toute espèce d’ « arrivée » à l’achèvement, à l’accomplissement du sens, est tout simplement impossible.

Pas d’achèvement, pas de clôture du sens !
Pas d’origine non plus, pas de fondement de la parole!
Pas de logocentrisme !

2) CRITIQUE DU LOGOCENTRISME

On pourrait dire, sommairement, que le « logocentrisme » qui caractérise la philosophie occidentale, est ce principe d’une instauration transcendante, originelle et unique, divine, de la parole : « Au commencement était le Verbe »!

L’axiome fondamental du « logocentrisme » est celui-ci :

« Le concept prééminent d’une « présence ». Elle peut-être celle de Dieu (en dernier resort, elle doit l’être); des « Idées de Platon; de l’essence aristotélicienne ou thomiste. Elle peut-être celle de la conscience de soi cartésienne; de la logique transcendantale de Kant o de l’ »Être » de Heidegger. C’est sur ces pivots que tournent les rayons du sens. Ils en assurent la plénitude. La présence, théologique, ontologique ou métaphysique, rend crédible l’affirmation qu’il y a quelque chose dans ce que nous disons. »
(G. Steiner, Réelles présences, p.151)

D’une certaine façon on pourrait penser que le surréalisme partage ce « concept prééminent » de « présence », sauf que pour lui il ne s’agit plus de présence à un « au-delà » (Dieu, Être, Essence) mais à un « en decà », dans les profondeurs du sommeil, de l’hypnose, par l’écriture automatique, plongée dans les abysses qui permettrait d’ « atteindre à l’universelle révélation », ainsi dit Gracq dans son commentaire du « Poisson soluble » de Breton, dont le « pari » était d’accéder à une « communion véritable » et « immédiate, dans les profondeurs. ». Et cela, à dater de « l’époque des sommeils » par « les propos prophétiques que tient Desnos en état d’hypnose - Desnos qui, tous les témoignages sont là-dessus d’accord, parle pour tous du fond de la nuit. L’idée naît alors - et bien plus que l’idée, la prescience, la révélation immédiate - d’un océan intérieur unique (on songe à l’hypothèse du « feu central » des anciens géologues), océan qui est le même pour tous, où baigne dans la profondeur chaque conscience, et d’où lui vient la pulsation vitale essentielle et la haute marée de la poésie - océan où il lui suffit de se replonger corps et bien, de se perdre, pour approfondir la communion, pour perdre conscience de ses frontières, pour atteindre l’universelle révélation. » (Préférences, Spectre du « Poisson soluble » I, p.907)

Aragon, quant à lui, dans son Traité du style, reprend ce mythe de communion-révélation dans l’immanence, développant cette image d’une « masse abyssale », d’une « écumante et large mer intérieure qui passe sous Paris et qui coulait sous Delphes », toute une « Méditerranée de rumeurs », la « grande mer commune » accessible à la faveur de la parole de Desnos, Desnos ayant retrouvé « plusieurs secrets perdus de tous »…

On voit combien ce mythe d’une immersion dans une sorte d’immanence abyssale est comme l’exacte antithèse (renversement) d’une présence dans la transcendance, « axiome fondamental » du logocentrisme, combien par ailleurs la notion même de « révélation » ou de « dévoilement », indique que la « parole » cède finalement la place à l’immédiateté fulgurante de l’image.

D’où cette question que pose Gracq : pourquoi « les grandes religions monothéistes, Israël comme l’Islam, ont jeté les Images au feu et n’ont gardé que le Livre? » Question à laquelle il donne pour réponse : « La parole est éveil, appel au dépassement; la figure est figement, fascination » et si la parole renvoie à la « transcendance », l’image, elle, renvoie à l’immanence.

De fait le surréalisme (Breton tout particulièrement), a donné la primeur à la peinture, à l’image, à l’immanence, à « la vie vécue au jour le jour », et son rejet de Platon (que partagera la déconstruction) est explicite non seulement dans l’index des lectures défendues (Platon (à ne pas lire) opposé à Héraclite (à lire)) mais d’une façon plus générale encore, s’étendra à celui de tout l’héritage grec.

« Monsieur Breton, lui demande une dame, pourquoi vous êtes-vous toujours refusé à aller en Grèce? - Parce que, madame, je ne rends jamais visite aux occupants. Voilà deux mille ans que nous sommes occupés par les Grecs. »
(cité par Gracq, autour des sept collines)

Il n’y aura donc guère de remontée à l’étymologie des mots chez Breton. Gracq, analysant la charge du vocable chez lui, remarque que ses façons de lui donner force, énergie, de le dynamiser, de l’innerver, par exemple au moyen de l’italique ne sera jamais d’inviter le lecteur, par cet arrêt sur le mot, à se pencher sur son étymologie, à en chercher sa « charge explosive » du côté du sémantisme et de ses avatars, à partir de son origine, mais simplement de souligner la charge émotive qu’il a pour lui, en la mimant en quelques sorte, typographiquement.

Gracq n’ignore évidemment pas que « tout livre se nourrit… non seulement des matériaux que lui fournit la vie, mais aussi et peut-être surtout de l’épais terreau de la littérature qui l’a précédé. » (Préférences); N’empêche, il prend acte de ce fait qu’une rupture brutale s’est produite, que peut-être l’esprit ne peut plus « porter cette surcharge de trente siècles de littérature morte » et que « le groupe surréaliste, né après 1920, est sans doute la première école en France dont la grande majorité des poètes n’aient jamais appris un mot de latin. »

La déconstruction, elle, observe que le « logocentrisme » qui renvoie au verbe divin comme origine onto-théologique du sens, renvoie de ce fait la figure du Père., source cachée du logos. Figure originale qu’il s’agira pour la pensée post-moderne de déconstruire de toutes les façons.

3) AN-ARCHIE

Pour Derrida la déconstruction « n’est pas, ne devrait pas être seulement une analyse des discours, des énoncés philosophiques ou des concepts, d’une sémantique, elle doit s’en prendre, si elle est conséquente, aux institutions, aux structures sociales et politiques, aux traditions les plus dures, et, de ce point revue là, comme aucune décision architecturale n’est possible qui n’implique une politique, une mise en jeu d’investissements économiques, techniques, culturels et autres… une déconstruction effective, disons radicale, doit passer par l’architecture. » (Points de suspension, Paris, Les Éditions de Minuit, « Critique », 1992 p.227)

À partir de ce motif central d’architecture, B. Rappin s’arrête sur cette encore plus centrale de la métaphysique d’ «archè », « qui signifie à la fois le commencement et le commandement, et surtout, la nécessaire relation entre les deux. » D’où la « caractérisation qu’il en propose:

« …si la métaphysique se bâtit à partir du primat de la stabilité d’une archè, la déconstruction, tout au contraire, prend le parti de l’anarchie, c’est à dire de la fuite des commencements et de la vanité du commandement, elle expose ainsi une pensée sans origine ni autorité. Les théoriciens qui s’inscrivent dans ce courant d’idées contestent l’emprise de l’archétype, c’est-à-dire de l’idée de la Forme, sur les phénomènes; ils se révoltent contre la hiérarchie qu’exercent les archontes sur la cité. Et les archanges sur le ciel; ils s’opposent à l’archéologie comme projet assumé de la remontée vers l’origine. »
(Abécédaire de la déconstruction, p.14)

Passons vite sur l’anarchie au sens politique du terme puisqu’on sait, comme l’a bien dit Julien Gracq, que le surréalisme, d’essence pourtant éminemment libertaire, s’est assez vite mis « au service » de la Révolution et que le marxisme est assez vite « reconnu expressément comme drapeau, le matérialisme historique comme pierre de touche et le communisme comme… inévitable. »

Breton semble ici moins clairvoyant que le Gilles de Drieu la Rochelle qui, lui « était beaucoup trop nietzschéen, beaucoup trop moraliste pour voir dans un dogme soi-disant scientifique autre chose qu’une volonté de puissance. » (Gilles, Folio p. 525) Dans le même roman il a aussi amplement tourné en dérision le « tison fascinant … de l’action » que le surréalisme (pour ne pas dire Breton lui-même) a assez vainement « remué » (469)

On pourrait dire, pour commencer, que c’est l’écriture surréaliste qui se fera « sans origine ni autorité ». « Sans origine » dans la mesure où le style surréaliste procède moins de la mise en forme d’une idée qui lui précéderait que d’une révélation. Il s’agit moins de s’ex-primer que de dévoiler, moins de mettre en route tout un appareil logique, abstrait que de tendre à « communiquer sans le travail dérisoire du langage » (Gracq (André Breton, l’ »Âme en mouvement » I,403)

Dans son étude sur le style de Breton, Gracq a bien montré combien sa phrase cherchait toujours moins à exprimer qu’à communiquer, moins à encadrer et à articuler logiquement qu’à libérer dans un flux ininterrompu, celui véhiculant une pensée « dictée » (comme dit Breton en son Manifeste), « en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale »… D’où cette façon de privilégier tout ce qui relève de la « sympathie », de la « communion », de l’ « adhésion », du « magnétisme »… D’où ces métaphores d’ « induction », d’ « attraction », tout ce magma de « flux », d’ »influx », de « contacts », de « frissons », de « passages », de « contamination », d’ »irradiation », qui abondent sous la plume de Julien Gracq pour évoquer le flot verbal de Breton, sans origine, ni fin, littéralement an-archique.

Le fin mot de la déconstruction est de dé-faire toute forme de dualisme, à commencer par ce couple signifiant /signifié, de correspondance entre le mot et le monde et que le surréalisme, avant lui, n’a eu de cesse dévouloir diluer dans une osmose plus ou moins animiste.

Dans une longue, interminable phrase serpentine, pleine de replis et de parenthèses, s’enroulant sur elle-même plus qu’elle ne se déroule, Gracq parlera ainsi d’ « esprit, qu’on imagine axé sur le jeu statique des idées pures, et que viendrait doubler une âme (anima) déjà subtilement matérialisée par la métaphore du « souffle », que rien n’empêche d’imaginer docile déjà à quelque chose comme un contact sublimé - engrenée aux champs de force qui traversent, par l’intermédiaire de notre corps, le monde - en résonance avec ce je ne sais quoi d’aveugle encore qui à ravers nous dans de certains moments privilégiés semble se chercher, réclamer pathétiquement - même si elle doit rester une pure figure (mais y-a-t-il de « pures » figures?) -a quelque chose de puissamment et d’intensément révélateur, qui emporte une adhésion de coeur. »

(André Breton, L’ Âme en mouvement » I, p.403)

Dans une telle phrase à couper le souffle, tout (syntaxe et vocabulaire) concourt à un effe de coagulation plus ou moins asphyxiante pour suggérer (davantage que signifier) une osmose révélatrice entre le mot, le moi et le monde que peut vivre parfois l’expérience surréaliste.

Quelques lignes plus loin Gracq donne lui-même l’explication de cet effet de « coagulation » : « …on perçoit obscurément l’exigence que l’impulsion motrice ne réside plus dans la rigueur intellectuelle d’un assemblage d’idées abstraites, mais dans une parole proférée, une vibration qui fasse corps avec son véhicule. » (idem p.405)

« Une vibration qui fasse corps avec son véhicule » : en dans d’autres termes : un signifiant résorbé en lui-même comme un électron libre, détaché d’un signifié avec lequel il n’y a plus correspondance ni transcendance. La coagulation immanente s’est substituée à la congruence ou à l’accord entre « signifiant » et « signifié » .

Et c’est qu’au bout du compte, Julien Gracq peut désormais le dire en toutes lettres : « nous avons moins soif de vérité que de révélation. » (idem, p.405)

« Révélation » donc, mais révélation de quoi ? Qu’est-ce que ces « influx spirituels » qui ne sont pas des « idées », qui restent comme engorgés en eux-mêmes sans déboucher sur une réalité transcendante, gage de vérité? Ici s’arrête pour Gracq l’ « apport philosophique » (pour évoquer « l’âme en mouvement » de Breton),le Traité de la co-naissance au monde et de soi-même. « Ici », c’est-à-dire au seuil même des « émanations de fumerolles théologiques » qui accompagnent évidemment l’Art poétique de Claudel, mais pour Gracq (comme pour Breton) « irrespirables » . Elles sont « irrespirables » à des narines peut-être trop exclusivement charnelles mais elles ont pourtant le mérite de suggérer qu’il n’est peut-être pas de sens qui ne s’adosse à une onto-théologie.

Le surréalisme, comme après lui la décontraction, en restera donc à une profession de foi d’athéisme.

4) A-THÉISME

Il est assez difficile de parler d’athéisme sans recourir à cette formulation paradoxale de « déclaration de foi » d’athéisme puisqu’en effet nier Dieu suppose de partir de son existence. Il en va de même du sacrilège qui n’est envisageable qu’à partir de la reconnaissance du sacré. Et tout autant de la fascination de Breton et du surréalisme pour le sacrilège et la profanation.

Gracq se propose ainsi de descendre toute la « gamme » d’ « appels » chez lui au sacrilège et à la profanation, « depuis : « Ma femme à la langue d’hostie poignardée » de l’Union libre jusqu’à la reproduction du tableau d’Ucello La profanation de l’hostie, qui figure en bonne place dans Nadja , et à laquelle renvoie plus subtilement la dernière phrase … du Second manifeste (À bas ceux qui distribuent le pain maudit aux oiseaux ») (p.419)

D’où l’attirance de Breton pour un mot, « mot-clé, mot force - qui polarise négativement par rapport à l’attraction « luciférienne » tous les champs magnétiques sur lesquels flotte le drapeau de Breton : c’est le mot noir. »

On pourrait longuement énumérer toute une suite d’expressions où le « noir » apparaît, le plus souvent sous forme ou « vertu » adjective : « Roman noir - magie noire - diamant noir - « dieu noir » - sang noir - … » toute cette suite où le « noir » adjectif devient presque épithète de nature…

D’où pour finir, « cet appel à un anti-dieu « qui éclate enfin sans mesure, avec l’insistance d’un mot de passe , avec la majesté d’une devise inscrite au fronton d’un temple, dans les dernières pages d’Arcane 17 : « Osiris est un dieu noir. »

Tout cela sent plus ou moins l’ésotérisme de pacotille que Drieu la Rochelle a ainsi raillé dans son Gilles :

« La fin de la prospérité d’après-guerre avait commencé la décadence de toutes les étrangetés et de tous les embrouillement dont Caël (vraisemblablement Breton, on le rappelle) avait été un des fantomatiques profiteurs. Sa boutique de peinture d’avant-garde ou d’arrière-garde avait fait faillite et il avait quelque peu disparu. Cependant il venait de rouvrir une boutique plus modeste où s’obstinait à vendre son bric-à-brac des derniers jours. »
( Folio 459, p. 575)

La déconstruction, sous la plume de M. Blanchot, a également montré combien il est difficile d’affirmer l’athéisme, et tout aussi difficile d’en finir avec le « théologique ».

« On se dit athée, on dit qu’on pense l’homme, mais c’est toujours Dieu comme lumière et comme unité qu’on continue à reconnaître. »
(L’Entretien enfin, p. 377)

De fait, dire « je suis » n’est qu’une façon de dire son rapport à un « Je suis » , un « « Je suis d’altitude qui toujours est » . Blanchot précise : « là où il y a « je », l’identité d’un moi, « Dieu n’est pas mort. » et « l’âge non théologique n’est pas encore le nôtre. » Autrement dit, « le discours athée reproduit à son insu la structure ontologique de la théologie; cette structure de laquelle il conviendra d’émanciper l’athéisme lui-même, n’est autre que le primat de l’Un . « Cette ultime réserve, cette impossibilité de libérer l’Autre de l’Un marque le point où le discours athée, celui du logos savant et humaniste, et le discours théologique se rejoignent et se confirment en s’échangeant à la dérobée. » (Blanchot, L’Entretien enfin p. 383, cité par B. Rappin, Abécédaire de la déconstruction, p. 42)

D’un mot, et pour conclure de façon aussi lapidaire que lacunaire, on pourrait dire que le surréalisme comme la déconstruction continuent d’être hantés, l’un comme l’autre, par la présence, et l’un et ll’autre sur le mode différencié d’une sorte de « noli me tangere! »…